Israël-Palestine : l’impasse du nationalisme et la nécessité de renouer avec une politique prolétarienne

La récente agression d’Israël à Gaza n’a fait que mettre en lumière une fois de plus l’atrocité et l’absurdité de ce conflit : des milliers de morts du côté palestinien, et toujours la même impasse pour Israël, obligée de vivre en permanence sur le pied de guerre depuis sa création. C’est l’expression à la fois d’un échec et d’une faillite.
 
La faillite est celle du sionisme, ce projet politique inventé par Théodore Herzl en 1897, destiné à protéger la vie des juifs dans le cadre d’un Etat national, mais dont le bilan est exactement à l’opposé puisque c’est précisément en Israël que la vie des Juifs est menacée, et nulle part ailleurs dans le monde.
 
Mais l’échec est aussi celui des organisations nationales palestiniennes qui semblent incapables d’offrir aujourd’hui la moindre perspective. La raison n’est pas liée seulement au rapport de force, face à un Etat surarmé et protégé par les USA. C’est aussi une question de choix politiques et une question de classe qui doivent nous interroger : se battre, mais pour quel projet de société, avec qui, et de quelle manière, au profit de quelle classe sociale ? C’est tout cela qui est en jeu. Or, sous prétexte que la question nationale est au premier plan, on fait souvent comme si la lutte de classe avait disparu, comme si ces événements avaient lieu sur une planète différente de la notre !
 
Il est pourtant vital de ne pas en rester à ces fausses évidences. Car l’impasse actuelle dans laquelle se trouve ce conflit ne peut qu’accentuer certaines dérives, notamment celles qui pourraient nous amener assez vite du nationalisme à des terrains plus nauséabonds, comme le racisme et la guerre de religion. On l’a vu récemment en France lors de l’attaque israélienne contre Gaza : sous prétexte d’apporter un message de paix, les médias ont volontairement et même exclusivement mis en scène quelques gestes de réconciliation entre rabbins et imams, comme si le conflit était avant tout religieux, ce dont malheureusement une partie de la population semble persuadée désormais. Le conflit opposerait donc des Juifs à des Arabes ou des Juifs à des Musulmans… la question nationale étant désormais étroitement mêlée avec celle de la religion. Auquel cas le risque de transformer ce conflit en une « guerre de civilisation » n’est plus très loin, c’est même presque inévitable lorsque les questions politiques, notamment celles de l’impérialisme, et le fait matériel et incontournable des classes sociales, sont évacués d’office.
 
Les récentes déclarations de Netanyahou lors de son premier voyage aux Etats-Unis ne peuvent que renforcer cette dérive, de même que celles, bien sûr, d’Obama lors de son voyage au Caire. Tandis que le président américain fait mine de tendre la main aux Musulmans, le premier ministre israélien insiste de son côté sur l’identité religieuse et ethnique d’Israël : un « Etat juif » [1]. Or il y a évidemment une différence entre un Etat censé appartenir à l’ensemble des citoyens israéliens et un Etat appartenant aux seuls Juifs. C’est non seulement écarter les 20 % de citoyens israéliens qui sont arabes, mais également tout idée de retour des réfugiés palestiniens et donc tout processus de paix un minimum crédible. C’est surtout revenir aux fondements mêmes du sionisme, ce mélange ambigu de nationalisme et de religion et indiquer par là même le chemin sinueux qui mène des origines aux dérives actuelles.
 
C’est pourquoi il est indispensable de revenir sur l’étude du passé pour ne pas être prisonnier d’un certain fatalisme et d’une vision pour le moins réductrice du conflit. Il n’y a pas davantage de fatalité à la situation actuelle qu’il n’y en avait dans le passé à ce que les luttes d’émancipation nationales et sociales des Juifs et des Arabes prennent le chemin du nationalisme et de l’affrontement religieux. A chaque fois, il y a eu des choix politiques qui ont été des choix de classe. Ce sont ces choix qui ont mené à l’impasse dans laquelle nous sommes aujourd’hui et dont il faudra bien sortir un jour.
 
 
Première partie : Les origines du conflit et ses grandes étapes jusqu’à la « paix » d’Oslo.
 
Ce conflit, devenu un enjeu majeur au Proche-Orient, n’est pas né dans cette région mais en Europe. C’est une conséquence non seulement de la montée de l’antisémitisme mais des choix qu’a fait l’impérialisme à la même époque.
 
C’est en Russie au cours du XIXème siècle que l’antisémitisme prend une allure de plus en plus violente [2]. Beaucoup de Juifs choisissent alors d’émigrer, en Allemagne, en France, et surtout aux Etats-Unis, pratiquement aucun ne pense à émigrer en Palestine. La très grande majorité des Juifs d’Europe centrale et orientale sont à cette époque très majoritairement des artisans et des paysans très pauvres. Lorsqu’ils sont politisés, c’est pour défendre un idéal socialiste.
 
C’est ainsi qu’en Russie, dans les pays baltes, en Ukraine, en Pologne… dans tous ces pays gouvernés par le Tsar, il y a non seulement des millions de Juifs mais aussi des dizaines de milliers de militants organisés au sein du Bund, le parti ouvrier juif [3]. C’est un courant tellement actif que la naissance du Bund précède d’un an celle du POSDR (le Parti ouvrier social-démocrate de Russie), non sans quelques remous il est vrai. Un débat a d’ailleurs lieu avec Lénine sur l’intégration ou non du Bund au sein du POSDR, dans un contexte où la question nationale commence à prendre une place plus importante dans les préoccupations du mouvement ouvrier [4].
 
Mais il y avait au moins une conviction commune que partagent aussi bien Lénine, Trotsky, que les militants du Bund : l’émancipation nationale du peuple juif passera nécessairement par le renversement du capitalisme et l’émancipation sociale du prolétariat juif. C’est cette conviction qui domine largement dans les milieux politisés de cette partie de l’Europe, jusqu’à ce que le stalinisme, puis surtout le nazisme, n’éradiquent complètement ce courant politique, y compris au travers du génocide.
 
Le sionisme né en Autriche à la même époque est très minoritaire, même en Europe orientale. C’est surtout l’impérialisme, en l’occurrence britannique, qui lui a donné une première chance d’exister à l’occasion de la première guerre mondiale.
 
L’empire Ottoman est alors un allié de l’Allemagne. Pour achever son démantèlement, les Britanniques poussent les Arabes à la révolte. Un grand royaume arabe est promis à une famille de la Mecque, les Hachémites. Ce royaume devait s’étendre jusqu’en Irak, en Syrie-Palestine (deux provinces encore peu différenciées auxquelles il faut ajouter le Liban) et en Jordanie.
 
Pourtant, au même moment, les Anglais sont en train de négocier durement avec les Français, à la demande de ces derniers. Ces négociations secrètes débouchent sur les accords Sykes-Picot en octobre 1916 : l’Irak, la Palestine et la Jordanie aux Anglais ; la Syrie et le Liban aux Français. Ce qui n’empêche par Lord Balfour, le ministre britannique des affaires étrangères, de déclarer en novembre 1917 : « Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif ».
 
C’est le début d’un drame où la même terre est promise à deux peuples, en réalité à personne puisque Français et Anglais vont occuper sans tarder cette partie du monde en se voyant confier des « mandats » par la SDN (l’ancêtre de l’ONU), une forme hypocrite, apparemment plus moderne mais toute aussi réelle, de colonisation !
 
 
Le legs de la colonisation britannique : diviser pour régner
 
La déclaration de Balfour est évidemment une manœuvre. Tout prouve d’ailleurs que le sort des Juifs ne l’intéresse pas. Dans un contexte où la présence britannique, comme celle des Français, est immédiatement contestée par de nombreuses révoltes au sein de la population arabe, amener délibérément un élément de diversion et de division est une stratégie que les colonisateurs ont souvent utilisée avec une redoutable efficacité.
 
La manœuvre est d’autant plus efficace que les dirigeants sionistes se prêtent volontiers au jeu, ils l’ont même sollicité d’une certaine manière. S’adressant aux Britanniques, Herzl avait même déclaré des années auparavant pour justifier son projet : « Nous devrions former là-bas une partie du rempart de l’Europe contre l’Asie, un poste avancé de la civilisation s’opposant à la barbarie ».
 
Dans la pratique, ce sont très vite deux sociétés qui s’opposent. Mais elles sont en même temps traversées de contradictions très importantes.
 
La colonisation juive progresse rapidement : elle représente 29 % de la population totale en 1936. En même temps, le sionisme, dans le contexte de l’époque, connait une mutation très importante. C’est la gauche qui s’impose, notamment le parti travailliste (le Mapaï) lié au mouvement ouvrier et adhérant à la IIème Internationale. Le parti de Ben Gourion épaulé par des mouvements qui se veulent plus révolutionnaires comme l’Hachomer Hatzaïr donne du même coup une physionomie particulière au projet sioniste. A la différence d’un processus classique de colonisation, il ne s’agit pas d’exploiter les populations locales mais d’acheter, grâce aux liens jamais rompu avec la grande bourgeoisie juive, le plus de terres possible, de chasser les paysans palestiniens qui y travaillent et d’imposer que les emplois soient réservés à des Juifs avec le soutien de la centrale syndicale qui lui est liée, la Histadrout. Au final, la seule perspective qui est proposée aux nouveaux migrants et aux travailleurs est de produire avec des Juifs pour la communauté juive en se coupant délibérément des masses arabes. Une impasse que vient souligner le destin particulier des Kibboutzim, ces premiers villages collectifs qui se voulaient certes égalitaires, voire socialistes, mais reposaient sur la spoliation d’un peuple, en devant vivre jour et nuit derrière des barbelés dans la peur d’une attaque arabe [5].
 
En face, le monde arabe connait lui aussi une forme d’union nationale. Elle repose notamment sur l’idée que le peuple palestinien serait spolié uniquement par les Juifs, avec le soutien des Britanniques. La réalité est plus complexe : l’expulsion des paysans arabes est d’autant plus aisée que la plupart sont de simples tenanciers travaillant sur les terres des grands féodaux, lesquels n’hésitent pas à vendre une partie de leurs propriétés lorsqu’ils ont besoin d’argent, tout en dénonçant la colonisation des Juifs [6].
 
Tout au long des années 1920, de nombreuses révoltes éclatent au sein du monde arabe où les masses pauvres sont souvent en première ligne. La plus importante démarre en 1936. Dirigée contre la puissance coloniale britannique, elle est très vite orientée sur une revendication : l’arrêt de l’immigration juive. D’abord débordés, les féodaux, derrière le mufti de Jérusalem, en reprennent le contrôle. La répression britannique est féroce mais le résultat est quand même d’obtenir en 1939 pratiquement la fin de toute immigration juive, tout en annihilant le potentiel que pouvait représenter dans la région un vaste mouvement des masses pauvres contre l’impérialisme.
 
Ironie de l’histoire : cette décision intervient au moment où les Juifs en Allemagne commencent à être internés dans des camps de concentration sans avoir les moyens de fuir, car au même moment les pays occidentaux leur ferment également leurs frontières ! Après avoir servi de masse de manœuvre pour le compte de l’impérialisme britannique, le mouvement sioniste se retrouve de fait impuissant face au retournement du gouvernement anglais qui devait pourtant le protéger...
 
 
La naissance d’Israël et le choix d’une politique internationaliste
 
Le 29 novembre 1947, l’assemblée générale de l’ONU adopte un plan de partage de la Palestine, inégal et jamais reconnu par les Etats arabes nouvellement indépendants [7]. La situation n’est désormais plus la même. Les empires coloniaux sont contestés partout, et le Royaume-Uni cède en Palestine comme il cède au même moment en Inde, en créant deux Etats.
 
La guerre oppose désormais Juifs et Arabes au lendemain de la proclamation de l’indépendance d’Israël le 14 mai 1948, en favorisant inévitablement l’extrême-droite sioniste où l’on retrouve Menahem Begin, Yitzhak Shamir et le groupe Stern, parfois en concurrence, parfois en collaboration avec les travaillistes. La victoire d’Israël en 1949 contre les pays arabes se traduit par l’exil forcé de 750 000 Palestiniens et une véritable politique d’épuration ethnique. On assiste alors une véritable démonstration de ce que peut représenter le « droit international » à l’époque de l’impérialisme : Israël devient membre de l’ONU le 11 mai 1949 à condition de s’engager à respecter le droit au retour des réfugiés Palestiniens. Cette résolution 1949 ne sera évidemment jamais appliquée, pas plus que les suivantes.
 
De leur côté, les dirigeants arabes font aussi à leur manière une autre démonstration. Car l’absence d’Etat palestinien à ce moment là s’explique également par le fait que la Jordanie choisit d’annexer la Cisjordanie et l’Egypte Gaza ! Très vite, la question palestinienne devient pour les régimes arabes un simple prétexte pour consolider leur propre pouvoir.
 
Dans ce chaos, bien peu d’organisations tentent encore de défendre une politique de classe qui ouvre d’autres perspectives qu’un affrontement entre les peuples. Le Parti communiste palestinien a perdu depuis longtemps toute influence à cause des zigzags politiques imposés par Staline. Les trotskystes, qui rassemblent dans une même organisation des Juifs et des Arabes, sont de leur côté peu nombreux, comme dans bien d’autres régions du monde. La politique qu’ils défendent n’a pourtant rien de lunaire comme le résume cet éditorial de la revue Quatrième Internationalede novembre-décembre 1947 : un soutien total aux masses arabes dans leur lutte contre l’impérialisme ; la défense d’une politique de classe indépendante pour le prolétariat ; la condamnation sans appel du sionisme, mais aussi un soutien sans faille aux Juifs rescapés du génocide que les gouvernements européens rejettent avec brutalité et cynisme… « Après que les “trois grands” soient arrivés à un accord concernant la partition de la Palestine, le vote aux Nations Unies n’était plus qu’une formalité. L’impérialisme britannique se retire du Proche-Orient vers une seconde ligne de défense comparable à ce qui a été mis en place avec la division de l’Inde. Au sein des deux Etats, le Juif et l’Arabe, la Grande-Bretagne préserve l’essentiel de ses positions économiques et financières.
 
(…) Il demeure évident qu’un Etat juif, comme le mouvement sioniste qui l’a précédé, n’est considéré par les grandes puissances que comme un pion de leurs manœuvres au sein du monde arabe. Un tel Etat, loin de recevoir une “protection” ouverte et permanente de n’importe laquelle de ces puissances, demeurera toujours en position précaire et incertaine, et pour sa population s’ouvrira une période de privations, de terreur et de terrible tension, qui ne deviendra que plus aiguë à mesure que se développeront les forces luttant pour l’émancipation du monde arabe.
 
(…) Le caractère criminel du sionisme apparaît clairement dans le fait, que grâce à son rôle réactionnaire, les premiers mouvements des masses arabes en faveur d’une Palestine unie et indépendante sont dirigés contre la population juive et non directement contre l’impérialisme. Les très réactionnaires chefs du Comité arabe pour la Palestine ont ainsi l'occasion de redorer leur blason en versant le sang des malheureux juifs qui sont des victimes de la politique sioniste.
 
(…) La position de la IVème Internationale vis-à-vis de la question palestinienne demeure aussi claire que dans le passé. Elle sera à l’avant-garde du combat contre la partition, pour une Palestine unie et indépendante, dans laquelle les masses détermineront souverainement leur destin par l’élection d’une Assemblée Constituante. Contre les effendis et les agents impérialistes, contre les manœuvres des bourgeoisies égyptiennes et syriennes qui essaient de dévier la lutte pour l’émancipation des masses en lutte contre les juifs, elle appellera à la révolution rurale, à la lutte anti-capitaliste et anti-impérialiste, qui sont les moteurs essentiels de la révolution arabe. Mais elle ne peut mener ce combat avec une chance de succès qu’à condition qu'elle prenne position, sans équivoque, contre la partition du pays et l'établissement d’un Etat juif.
 
Plus que jamais, il faut en même temps appeler les masses travailleuses d’Amérique, Grande-Bretagne, Canada et Australie, le peuple travailleur de chaque pays à lutter pour l’ouverture des frontières de leurs pays respectifs aux réfugiés, aux personnes déplacées, à tous les juifs désireux d’émigrer, sans discrimination. Ce n’est que si nous menons sérieusement, effectivement et avec succès ce combat que nous pourrons expliquer aux juifs pourquoi il ne faut pas aller dans le piège palestinien. »
 
 
Le nationalisme arabe confronté à la question palestinienne
 
La guerre de 1967 et l’annexion des territoires occupés marquent un véritable tournant pour les populations palestiniennes, comme pour Israël.
 
Un nouvel exode commence. Mais, fait nouveau, il reste encore un million de Palestiniens sur place, obligés désormais de se soumettre au régime militaire imposé par l’Etat sioniste. Le fait colonial prend de fait une dimension nouvelle. Mais la défaite signe également la faillite des Etats arabes et plus particulièrement des régimes nationalistes qui s’étaient montré en apparence plus radicaux, à l’image de celui de Nasser en Egypte.
 
Cette défaite est un immense traumatisme, elle ouvre en même temps des possibilités pour le nationalisme palestinien. La Ligue arabe, qui représente les Etats, avait crée en 1964 l’OLP pour mieux le contrôler. En 1969 une nouvelle organisation s’impose et en prend la direction : le Fatah de Yasser Arafat. Il incarne à sa façon la promesse que le peuple palestinien pourrait enfin prendre son destin en main grâce à la lutte armée.
 
La réalité est en fait plus compliquée, surtout plus contradictoire. La lutte des Palestiniens est de fait en train d’acquérir une dimension qui va bien au-delà de la seule question nationale. Mais pour Yasser Arafat, il n’est pas question d’aller plus loin, et ses choix le condamnent de fait à se retrouver prisonnier du bon vouloir des dirigeants arabes, ce qu’il voulait précisément éviter.
 
Les Fedayin -ces guérilleros du Moyen-Orient- sont désormais un symbole et un motif de fierté aux yeux des masses pauvres arabes. Cela fonctionne d’autant mieux que réfugiés palestiniens dans les camps et arabes pauvres dans les bidonvilles des grandes villes de Jordanie, de Syrie et surtout du Liban, se côtoient tous les jours, confrontés à la même misère et à la même injustice… Et cela ne concerne pas qu’Israël. Car le luxe, on le trouve également dans les quartiers riches de Beyrouth, et cela choque tout autant. Quant à l’oppression, elle ne vient pas seulement du côté de l’occupant sioniste mais aussi du côté des dictatures qui gouvernent les pays arabes.
 
C’est ce potentiel révolutionnaire susceptible d’embraser tout le Moyen-Orient qui explique l’attitude des gouvernements arabes face à la question palestinienne : un soutien officiel mais qui cache mal une hostilité réelle. En 1970, c’est l’épisode de « septembre noir » : le Roi de Jordanie massacre près de 5000 Palestiniens devenus trop encombrants. Puis c’est au tour de la Syrie de donner une « leçon » en écrasant la résistance palestinienne au Liban en 1976, aux côtés des Phalanges chrétiennes, un an après le début de la guerre civile. Fait marquant : à chaque fois, on assiste à une réconciliation spectaculaire de Yasser Arafat avec les bourreaux de la veille.
 
Cela peut paraître incroyable mais c’est en fait très logique. Car le choix de la lutte armée a évidemment bien des implications, dont celle de dépendre très étroitement de ses bailleurs de fond, pour l’argent, pour les armes, comme pour les bases arrière.
 
Et de fait, tout est lié : le choix de la lutte armée, les liens jamais rompus avec des dirigeants arabes pourtant honnis, et le refus d’en appeler consciemment au soulèvement les masses palestiniennes, et au-delà l’ensemble des classes pauvres du monde arabes. Tout est lié parce que le choix de la lutte armée n’est pas un moyen parmi d’autres, qui serait plus ou moins efficaces. C’est d’abord un choix politique, celui de construire un appareil politico-militaire censé défendre les masses mais en restant extérieur à elles, régi avant tout par la nécessité de la discipline militaire et non par le débat politique. Cela change évidement beaucoup de choses sur la manière de prendre le pouvoir puis de l’exercer, au nom du peuple mais jamais sous son contrôle. Et cela s’est vérifié des dizaines de fois au cours de l’histoire, avec le FLN algérien par exemple, comme avec bien d’autres. Parce que la question des moyens pour la lutte n’est jamais déconnectée des objectifs politiques et sociaux que l’on poursuit.
 
Or cette démarche a aussi un contenu politique, celui du nationalisme qui incarne le mieux à sa façon les projets de la petite bourgeoisie du Tiers monde : un certain radicalisme dans les méthodes de lutte et parfois la volonté d’en découdre avec l’impérialisme, mais avant tout pour se faire une place au soleil, surtout pas pour bouleverser l’ordre social existant et surtout pas pour se faire déborder par les masses pauvres dans la lutte pour la conquête du pouvoir !
 
C’est pourtant un autre projet qui aurait peut-être pu s’imposer. En particulier en appeler aux masses pauvres et au prolétariat de tous les pays, y compris en Israël, aurait peut être permis de donner un tout autre contenu au slogan souvent répété de « destruction de l’Etat juif », lequel a facilité la propagande des partis au pouvoir en Israël : « les Arabes veulent jeter les Juifs à la mer ». Détruire l’Etat – dans la mesure du moins où cette expression veut dire quelques chose - c’est ce qu’il aurait fallu faire avec tous les Etats de la région, tous oppresseurs et tous liés à des degrés divers à l’impérialisme. C’est la seule perspective qui aurait ouvert un espoir commun pour tous, susceptible qui plus est de répondre aux défis de notre époque. Car imagine-t-on un seul instant, par exemple, que la question de l’eau puisse être résolue à l’échelle de micro-Etats comme Israël et la Palestine réduite à la Cisjordanie et Gaza ? Plus que jamais, le vieux mot d’ordre de l’Internationale communiste puis de la IVème Internationale, une « Fédération socialiste des peuples du Moyen-Orient », reste d’actualité !
 
D’une certaine manière, les événements plus récents, dans les années 1980, l’ont aussi montré. En 1982, après l’invasion du Liban par les troupes israéliennes, Yasser Arafat est obligé de fuir en Tunisie, et avec lui tout son appareil politique et militaire. En 1987 démarre la première intifada, la « guerre des pierres ». C’est elle qui commence à changer le rapport de force. Pas avec des Kalachnikovs ni à coup d’attentats, ni en essayant de se faire admettre dans les cercles diplomatiques, mais par la détermination collective de la population face à des soldats israéliens déboussolés et de plus en plus démoralisés parce que désormais, justement, il y avait une faille dans la prétention d’Israël à vouloir s’imposer éternellement par la force.
 
C’est cette confrontation directe avec la population qui a obligé Israël à négocier et à reconnaître l’OLP qui s’est retrouvée sauvée d’une certaine manière par une révolte qu’elle n’avait ni voulue ni préparée, jusqu’à accepter un compromis, celui d’Oslo en 1993. Un compromis certes pourri, on le verra dans notre prochain article, mais un compromis quand même, le premier en tout cas qu’Israël acceptait de négocier depuis le début de son existence.
 
 
Jean-François CABRAL
 
 
[1]- Conférence de presse du 18 mai lors de son voyage aux USA.
 
[2]- Sur les raisons pour lesquelles l’antisémitisme revient avec force à ce moment de l’histoire, on peut lire l’ouvrage d’Abraham Léon : « La conception matérialiste de la question juive » (EDI).
 
[3]- Le livre de référence est celui d’Henri Minczeles : « Histoire générale du Bund » (Austral). Plus plaisant, le témoignage de Hersh Mendel : « Mémoire d’un révolutionnaire juif » (Presse universitaire de Grenoble).
 
[4]- Lénine milite sans équivoque pour le droit des nations à disposer d’elles mêmes (voir notamment sa brochure de juin 1914). Mais pour abattre le capitalisme, le prolétariat a intérêt à s’unir dans le même parti plutôt que dans des partis distincts (voir en particulier l’adresse publiée en juin 1905 « Aux ouvriers juifs » - Œuvres complètes volume 8 pages 501-504). Revenant plus tard sur cette question, Trotsky adoptera un point de vue différent, notamment à propos des USA : « Une organisation nègre » (tome 21 des œuvres complètes, pages 72-77). Sur la question nationale, on peut également consulter l’ouvrage auquel a participé Michaël Löwy : « Les marxistes et la question nationale «  (l’Harmattan).
 
[5]- On peut lire à ce sujet le roman d’Arthur Koestler : « La tour d’Ezra » (éditions de poche). Une illustration de la formule qu’avait utilisée Marx à propos des Britanniques qui occupaient l’Irlande : « Un peuple qui en opprime un autre n’est jamais un peuple libre ».
 
[6|- De 1918 à 1936, 92% des terres vendues aux Juifs l’ont été par l’aristocratie féodale. Un ouvrage de référence sur l’ensemble de ces questions, dont l’usage est assez pratique : Alain Gresh et Dominique Vidal : « Les 100 portes du Proche-Orient » (édition de l’Atelier).
 
[7]- Ce plan de partage prévoit en 1947 d’accorder 55% de la Palestine aux Juifs qui représentent le tiers de la population. En 1949 Israël occupe 78% de la Palestine.