La milliardaire, le ministre et les retraites...

La milliardaire, le ministre et les retraites…
 
«Aujourd’hui, nous sommes face à un adversaire insaisissable et sournois, qui a pour nom la rumeur, le soupçon, le procès d’intention (…) avec le président de la République, nous ne céderons pas à cette agitation» vient de déclarer Fillon devant les scandales qui s’accumulent. Le même jour, Xavier Bertrand accusait Mediapart de « méthodes fascistes à partir d’écoutes qui sont totalement illégales » et Estrosi comparait le journal à « une certaine presse des années 30 » ! Tous ces ministres qui n’ont pas hésité à s’appuyer sur le populisme le plus réactionnaire pour flatter les préjugés de l’électorat d’extrême-droite perdent pied dès que la presse révèle leur réalité, celle d’un gouvernement des riches par les riches.
Partis de l’affaire Woerth et Bettencourt, d’une histoire de famille, les scandales s’empilent les uns sur les autres. Après l’affaire des fraudes fiscales de la milliardaire connues du ministre du budget et à fortiori de sa femme qui administrait sa fortune, c’est maintenant le financement de la campagne de Sarkozy qui est en cause : 150 000 € en liquide dans des enveloppes passées directement au trésorier de l’UMP Woerth, alors que la loi prévoit des dons maximum de 7 500 €. L’ancienne comptable a même laissé entendre que la pratique des enveloppes était courante, lorsque Sarkozy, maire de Neuilly entre 1983 et 2002, était invité à la table des Bettencourt !
A cela s’ajoute encore le scandale des 12 000 € de cigares de Blanc aux frais de son ministère, celui du permis de construire illégal de Joyandet pour agrandir sa maison près de St Tropez… le même qui s’était fait affréter un jet privé pour une visite éclair en Martinique pour la modique somme de 116 000 € ! Cherchant à gagner du temps, Sarkozy a déclaré qu’un remaniement ministériel aurait lieu fin octobre, pour finalement annoncer la démission de Blanc et de Joyandet dans le but de sauver Woerth de la tourmente.
Conséquence des affaires, Sarkozy plonge à nouveau dans les sondages à 26 % de cote de confiance… Ce qui aiguise les appétits et les ambitions à droite, à l’image de Copé, qui vient faire de la surenchère au projet de loi de Woerth en cherchant à rajouter « une clause qui indexe, à partir de 2018, l'âge de départ à la retraite sur l'espérance de vie ». Le même Copé qui déclare à la presse : « J'ai été un ministre du budget heureux lorsque Dominique de Villepin était premier ministre » !
Le pouvoir est en crise, à droite, la curée commence, et cela au moment même où il tente d’imposer son plan de rigueur. La contre-réforme de Woerth en est la première phase, comme l’a redit Baroin en présentant les orientations budgétaires pour 2011 qui viennent d’être votées par les députés.
 
Changer le rapport de force
 
Par delà les frasques des ministres, qui révèlent leurs liens étroits avec la grande bourgeoisie, la crise politique exprime un phénomène plus profond et l’accélère, la rupture de l’opinion avec les discours sur la fatalité de la crise et la politique des Etats qui subventionnent la finance à fonds perdus et présentent la facture aux classes populaires.
Les « 150 nouvelles mesures » annoncées par Baroin dans le cadre de la RGPP pour économiser 10 milliards d’ici à 2013, ce sont les salariés et la population qui en subiront les conséquences : 3 milliards proviendront de la suppression de 100 000 postes de fonctionnaires (qui s’ajoutent aux 100 000 postes supprimés depuis 2007) et 2 milliards de la réduction des dépenses de fonctionnement de l'Etat ce qui signifie en particulier une baisse drastique des dotations pour les communes, en particulier les plus pauvres.
Baroin a annoncé également que l’APL versée aux étudiants annulerait la demi-part fiscale pour enfant à charge pour les parents. De même, il reporte sur six ans au lieu de cinq initialement l’augmentation prévue de l’allocation adulte handicapé.
Parallèlement au budget, Woerth a annoncé aux syndicats de la fonction publique le gel des salaires pour 2011, ce qui ne s’est pas vu depuis 2003, et rien de prévu pour 2012 et 2013.
Quant à la santé, elle aussi dans le collimateur du gouvernement, le journal Le Parisien vient de révéler qu’une cinquantaine d’hôpitaux de proximité, opérant moins de 1 500 personnes par an, seraient menacés de fermeture !
Pour mener son offensive, le gouvernement multiplie les déclarations sur l’ampleur de la dette et l’urgence des « réformes ». Mais c’est sa propre politique qui a fait exploser la dette en renflouant les banques et les trusts. Ce sont tous les cadeaux fiscaux aux entreprises comme aux plus riches qui ont conduit à une perte de recettes fiscales cumulée de 101 milliards d'euros à 120 milliards d'euros entre 2000 et 2009… et aujourd'hui, le gouvernement veut faire payer la note à toute la population.
Sur les retraites, beaucoup de travailleurs s’affranchissent des discours et du chantage de Woerth sur la « catastrophe démographique », en mesurant à quel point ils ne servent qu’à justifier une politique destinée à faire payer au plus grand nombre la crise de leur système.
Le premier épisode du scandale Woerth-Bettencourt a été un des éléments de la réussite de la manifestation du 24 juin. Aujourd’hui, il s’agit bien de profiter de l’affaiblissement du gouvernement pour approfondir la crise, sans en craindre les conséquences, ce qui veut dire sans craindre l’affrontement et les suites qui pourraient en résulter, sans craindre de poser la question de qui dirige. Mais fait inquiétant, loin de cela, piégées par toute la politique du « dialogue social » menée par Sarkozy-Fillon comme par leurs réflexes « d’indépendance » à l’égard de la politique, l’ensemble des directions syndicales restent particulièrement silencieuses sur le sujet.
 
 
 


Les directions syndicales passives devant la crise du pouvoir
 


Aubin, de la CGT, a ainsi déclaré : « On n'entre pas dans ce jeu politique, on essaie de nous égarer ». Devy, de FO, assure que les discussions se poursuivent chaque jour et que l'affaire Bettencourt n'a rien modifié : « surtout pas, on continue et Eric Woerth reste disponible ». Quant à la CFDT, elle exprime clairement son objectif par la position de Malys : « Le changement d'homme ne changerait pas grand-chose ! (...) Personne n'a intérêt à repousser la réforme. Celle du gouvernement est extrêmement mauvaise mais il faut une réforme ! (…) Si on peut faire changer un peu les choses pour rendre cette réforme moins dure, il faut le faire ! ».
Avec des calculs et des objectifs différents, les réactions des directions syndicales illustrent le piège même où elles se trouvent. Elles craignent de ne pas avoir « d’interlocuteur », au moment où c’est l’ensemble du gouvernement qui est affaibli politiquement. Prisonnières du dialogue social et craignant de formuler une politique d’affrontement avec le pouvoir pour le faire reculer, elles continuent à réclamer la « réécriture » du texte. « Les gens ne manifestent pas contre le principe d'une réforme des retraites, déclarait Chérèque le jour de la manifestation, mais contre cette réforme des retraites »… Façon d’accréditer les discours du gouvernement qui prétend faire sa réforme pour « sauver les retraites » alors qu’il s’agit avant tout de satisfaire les appétits des marchés financiers, et de limiter par avance, surtout, la portée du 24 juin.
Se drapant dans « l’indépendance » du syndicalisme par rapport à la politique, les directions syndicales réclament encore des « négociations » à froid, alors que Woerth est resté très clair après la manifestation du 24 juin : seuls des aménagements à la marge sont envisageables, sur la pénibilité et les carrières longues.
Sous la pression du succès des manifestations du 24 juin, l’intersyndicale appelle à une journée de grève et de manifestation le 7 septembre, mais sans chercher à en faire le point de départ d’une lutte d’ensemble pour inverser le rapport de force, prenant appui sur la crise politique que traverse le pouvoir. Elle se garde bien d’exiger le retrait pur et simple du projet de loi sur les retraites, comme la jeunesse a pu l’imposer lors de la lutte contre le CPE. De même, elle ne cherche pas à relier la question des retraites aux attaques contre les fonctionnaires, au plan de rigueur, en appelant le monde du travail à la riposte pour changer le rapport de force global.
Mais cette journée du 7 septembre se discute dans les entreprises, les services, parmi les équipes militantes, en même temps que les scandales et la crise politique de la droite au pouvoir. La question de l'affrontement face au gouvernement est posée par sa propre fuite en avant. Beaucoup de militants, de salariés ressentent l’urgence de préparer cette lutte pour imposer le retrait.
 
 
 


Engager une lutte politique d’ensemble contre le gouvernement et ses attaques


 
Répondre à ce besoin, c’est formuler une politique, un programme capable d’unifier, de donner confiance en partant des maturations qui sont en train de s’opérer dans les consciences. C’est une étape indispensable pour construire une réelle lutte d’ensemble, qui ne peut être qu’une lutte politique du monde du travail, conscient de ses intérêts de classe face aux possédants et au gouvernement qui les sert.
Une telle politique est radicalement différente de celle du PS qui voudrait mener la révolte qui s’exprime actuellement dans l’impasse institutionnelle des élections de 2012 et de l’alternance. Cette politique ne peut aider en rien les travailleurs confrontés aux conséquences de la crise, comme on le voit dans d’autres pays européens dirigés par la gauche aujourd’hui. Sur les retraites d’ailleurs, si Aubry avait pu déclarer avant le 24 juin que le PS reviendrait sur le recul de l’âge légal en cas de victoire en 2012 -tout en prenant position par ailleurs pour l’allongement des annuités-, elle vient de préciser les choses en déclarant dans un meeting à Roubaix : « Nous ne demandons pas le retour à 60 ans pour tout le monde : nous ne l’avons jamais demandé. Nous savons qu’il va falloir travailler plus longtemps mais nous voulons que ceux qui ont commencé à travailler tôt puissent partir à 60 ans ». Une façon d’être plus « crédible »… auprès des classes dominantes.
Oui, il faut une "perspective politique" aux luttes, toute la question est de savoir laquelle.
La perspective du retour de la gauche libérale au gouvernement pour gérer les affaires des classes dominantes est une impasse pour les travailleurs. Elle les paralyse, les détourne des vraies questions, nourrit la passivité.
Le succès de la manifestation du 24 juin a montré que les travailleurs ne sont pas démoralisés et qu’ils ne comptent pas sur les élections et une autre alternance, dans laquelle ils n’ont pas beaucoup d’illusions, pour changer leur sort. Beaucoup veulent intervenir eux-mêmes. Il s’agit aujourd’hui de formuler avec eux une politique pour leur permettre de le faire.
Le monde du travail doit affirmer sa propre politique pour défendre ses propres intérêts, dans la lutte de classe qui s’intensifie aujourd’hui. Il faut une perspective au mécontentement, c’est-à-dire un programme pour les luttes, pour les penser en termes politiques et de rapport de force.
Cette politique commence par la lutte pour le retrait et pas pour amender à la marge un projet de loi qui est un recul majeur. Se battre pour le retrait signifie aussi affirmer la légitimité de revenir sur toutes les contre-réformes depuis 1993, qui ont déjà abouti à un recul des pensions de près de 20 %.
Pour mener une telle politique, il faut également dénoncer la politique de Sarkozy-Fillon, ce gouvernement des riches par les riches, qui veut imposer à l’ensemble de la population de payer pour les banquiers et les spéculateurs.
C’est en pensant politiquement le rôle des luttes que les convergences peuvent se construire, avec les salariés de la fonction publique, de l’Education que le gouvernement veut attaquer. Avec la jeunesse qui pourra trouver sa place dans une lutte qui fait de la question des retraites une lutte politique contre le gouvernement et les classes dominantes qui veulent lui imposer, comme partout en Europe, un avenir de régression sociale.
Cette politique d’indépendance de classe, elle se discute déjà partout dans les entreprises, dans les syndicats, dans les collectifs, ou sur les lieux de vacances. A travers ces discussions commence le regroupement de celles et ceux qui sentent que le moment est venu de changer le rapport de force, de faire reculer le gouvernement sur les retraites, de construire la première étape vers une contre-offensive.
 


Laurent Delage