La Grèce, symptôme d’une Europe malade de la dette et de la spéculation financière

La « confiance » relative qui avait, si l’on en croit la reprise régulière des Bourses depuis quelques mois, gagné le monde de la finance et des spéculateurs a été brutalement perturbée, il y a une dizaine de jours, lorsqu’il est apparu que la Grèce, suivie de près par l’Espagne et le Portugal, déstabilisées par la dette et la spéculation, étaient au bord de la faillite.
 
On nous a présenté les gouvernements de ces pays comme des « mauvais élèves » de l’Europe : ils n’auraient pas appliqué les mesures de sauvetage de l’économie mondiale préconisées par les « sages » à la Sarkozy-Merkel, et, du fait de leur irresponsabilité, entraineraient toute la zone euro dans leur sillage…
 
Mais s’ils se retrouvent aujourd’hui au bord de la faillite, c’est bien justement parce qu’ils ont appliqué, bien au-delà de leurs moyens, la politique de « sauvetage » de l’économie qui a consisté à financer, sur les caisses publiques, les profits des grands groupes financiers et industriels.
 
Cet argent, généreusement distribué par les Etats pour les renflouer, a été utilisé par les banques pour spéculer… sur la dette de ces mêmes Etats ! Une opération juteuse et qui a porté ses fruits si l’on en croit les résultats des grands groupes financiers, principaux créanciers des Etats : BNP Paribas annonce 93 % d’augmentation de ses résultats pour l’année, AXA les multiplie par quatre et va augmenter de 38 % les dividendes versés à ses actionnaires…
 
Cette politique menace maintenant de se transformer en une nouvelle bérézina financière. Tous les Etats servent de vache à lait, par le biais de la dette publique, aux spéculateurs, essentiellement constitués des grandes institutions financières. Mais ce sont les plus fragiles, ceux dont le déficit public est le plus élevé par rapport aux richesses produites, qui en sont les principales victimes.
 
Sous prétexte que ces Etats risquent de ne pouvoir « faire face à leurs obligations », c’est-à-dire assurer le paiement des intérêts et, à terme, le remboursement du capital, les créanciers exigent des taux d’intérêts d’autant plus élevés que la « confiance » est faible. Ainsi, les taux que doit payer la Grèce pour les intérêts d’une dette qui atteint 120 % de son PIB sont trois fois plus importants que ceux que paie l’Allemagne pour sa propre dette ! Cette spéculation sur le « manque de confiance » aggrave d’autant la charge de la dette. La spirale sans fin qui consiste à s’endetter toujours plus pour rembourser les emprunts précédents et assurer le fonctionnement de l’Etat s’emballe et conduit inexorablement à la faillite…
 
C’est donc bien parce qu’ils ont été de « bons élèves » de cette politique que la Grèce, l’Espagne, le Portugal sont menacés de faillite par l’endettement abyssal de leurs finances publiques et la spéculation qui les parasite. Et ils ne représentent d’ailleurs que la partie émergée de l’iceberg, si l’on en croit certains économistes qui ajoutent sur la liste le Royaume uni, le Japon, les Etats-Unis, la France…
 
Face à la menace, le premier ministre socialiste Grec, Papandréou, suivi par ses confrères espagnols et portugais, s’est empressé d’annoncer, avec l’espoir de « calmer les marchés », les mesures qu’il comptait prendre : imposer à la population une cure d’austérité, attaques sur les retraites, diminution du « coût de l’Etat » sous forme de démantèlement des services publics, de réduction des salaires des fonctionnaires…
 
Ces derniers ont réagi par milliers à cette provocation, criant dans la rue leur refus de payer la crise, dénonçant ceux qui en sont les seuls responsables, les banquiers et le gouvernement. Papandréou a par contre reçu le soutien politique appuyé de la Commission européenne, du FMI, de la BCE, des autres dirigeants européens, Merkel et Sarkozy en tête… Un Sarkozy d’autant plus prêt à appuyer Papandréou qu’il vient de lancer de nouvelles attaques contre les retraites, les services publics, les fonctionnaires, dans un même souci de faire payer à la population la dégradation des déficits publics.
 
Une comédie au sommet s’est mise en place, tout ce beau monde jouant aux docteurs au chevet d’un malade, annonçant qu’ils viendraient constater, sur place, l’avancement de la mise en œuvre des mesures d’austérité, s’assurer de la « bonne volonté de la Grèce », comme ils disent, confondant les classes dominantes responsables de la crise et les classes populaires qui en sont les victimes, à « redresser la situation »…
 
Mais cette comédie ne trompe personne. La situation de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal ne se résume pas à une simple affaire comptable qu’il s’agirait de combler en imposant de nouveaux sacrifices aux populations. Elle met en évidence la fragilité de l’Europe et l’impuissance de ses principaux dirigeants à sortir de l’impasse.
 
A cela s’ajoute, pour les milieux économiques et financiers, la crainte de la « contagion » de la contestation sociale et politique. Une crainte justifiée, car le germe de la contagion est bien présent partout, conséquence de la guerre de classe menée par la grande bourgeoisie et les gouvernements à son service pour maintenir les profits au détriment de la satisfaction des besoins les plus élémentaires des populations.
 
Les manifestations se succèdent en Grèce, aux cris de « nous ne paierons pas pour leur crise… », slogan universel dans lequel ne peuvent que se retrouver toutes les victimes des attaques des patrons et des gouvernements, salariés de Total Dunkerque occupant leur usine, enseignants et lycéens de la région parisienne en grève et dans la rue pour exiger l’embauche des personnels nécessaires à assurer leur service, salariés en lutte pour les salaires…
 
Patrons, gouvernements et économistes ont d’autant plus de raisons de s’en inquiéter que la « reprise » qu’ils nous annonçaient, même si c’est sans trop y croire, ne se produira pas.
 
On nous expliquait que la relance financée par les Etats n’était que provisoire, qu’elle consistait à remplacer la « demande privée » défaillante par de la « demande publique », le temps que la crise se calme et que la « demande privée » soit à nouveau en mesure de « prendre la relève de la demande publique ». Force est de constater aujourd’hui que la magie n’a pas opéré… Pire, la « demande privée » est d’autant moins prête à prendre la relève qu’elle est étranglée par la crise et des « remèdes » qui, de fait, l’aggravent.
 
Rien d’étonnant donc, comme le constatait récemment à la télévision Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001, à ce que, dans le prolongement de la crise financière et économique, nous entrions dans une phase de crise politique. La crise grecque en est un des symptômes. Mais elle touche l’ensemble de l’Europe, elle est la crise politique des classes dominantes, qui s’avèrent incapables de sortir leur système économique de la faillite à laquelle elles l’ont conduit.
 
Bien des économistes voient la crise comme un mécanisme qui aurait une logique indépendante des choix politiques, des rapports de force sociaux qui traversent la société. En réalité, la crise actuelle n’est pas le produit d’une fatalité, mais bien « un moment de la lutte des classes » pour reprendre l'expression de François Chesnais. Elle trouve ses racines dans la mondialisation, c’est-à-dire dans cette guerre de classe globale menée pendant trois décennies par la grande bourgeoisie internationale pour restaurer ses profits en mettant en concurrence les salariés du monde entier. Et elle n’a pu atteindre le niveau de nuisance, la capacité de destruction qu’elle manifeste aujourd’hui que, pour une grande part, parce que la classe ouvrière est restée désarmée, paralysée par la participation directe des partis gouvernementaux de gauche à l’offensive, et la passivité, sinon la complicité, des confédérations syndicales. Et l’évolution de la crise dépend de comment vont évoluer les rapports de force sociaux, de comment va évoluer la lutte des classes.
 
C’est pourquoi la contestation sociale qui s’exprime aujourd’hui, contribuant à aggraver la crise politique patente que vivent les classes dominantes, n’est pas simplement la manifestation légitime de la colère des victimes d’une société inégalitaire et discriminatoire, à laquelle nous pourrions nous contenter d’exprimer notre solidarité et d’apporter notre aide. Elle constitue avant tout la base à partir de laquelle peut se constituer la seule alternative politique capable de mettre fin aux nuisances du capitalisme, de sortir de la crise.
 
Nous avons besoin de comprendre comment évolue la crise, comment, à travers cette évolution, se remodèle l’Europe, car c’est de cette évolution que naissent les conditions nécessaires pour qu’émergent les réponses du monde du travail. Et il est tout aussi important de voir comment nous pouvons contribuer à transformer cette révolte sociale dispersée, atomisée, mais bien réelle, en force politique consciente, organisée, opposant fermement au programme de classe de la bourgeoisie et de ses serviteurs, son propre programme de classe.
 
Une de nos tâches essentielles, pour que se constitue une véritable unité politique des salariés, de la population laborieuse dans son ensemble, est de mener partout, dans les luttes, dans la campagne électorale qui commence, sur les lieux de travail, les débats autour de la constitution d’un tel programme et des moyens de l’imposer, collectivement.
 
Ce programme doit bien évidemment porter les revendications les plus légitimes de chacun : des revenus suffisants pour vivre, comme le demandent les salariés en lutte pour leurs salaires ; l’interdiction des licenciements, le partage du travail entre tous comme le défendent les salariés en lutte contre la fermeture de leur usine ; suffisamment de moyens pour travailler dans de bonnes conditions comme l’exigent les enseignants et les lycéens, les hospitaliers, tous les salariés des services publics…
 
Ce programme ne sera cohérent que s’il n’hésite pas à mettre en cause les fondements même du capitalisme. A commencer par l’expropriation des financiers dont les pratiques menacent de ruine des Etats entiers, la mise des activités financières sous le contrôle démocratique de la population, sous la forme d’un système bancaire unique et centralisé.
 
L’anarchie financière, le chacun pour soi pourvu que ça rapporte, les Etats qui ont renoncé depuis longtemps à s’opposer à la spéculation privée, mais qui, bien au contraire la favorisent et la financent… font écrire à un éditorialiste des Echos que « la finance publique est revenue au Moyen-âge », au temps où les rois confondaient les finances publiques avec leurs finances personnelles, menant leurs Etats à la faillite. Il explique que c’est en imposant son propre contrôle démocratique, par la révolution, en Angleterre puis en France, que la bourgeoisie mit fin à cet état de fait. Provisoirement… car quelques siècles plus tard, c’est la bourgeoisie elle-même, celle des grands actionnaires industriels et financiers qui, au déni de toute démocratie, faisant des ressources publiques l’objet de ses spéculations privées, conduit le monde à la faillite… 
 
Pas d’autre solution que d’imposer, à notre tour, notre contrôle démocratique sur la finance !
 
Daniel Minvielle