Davos, les maîtres du monde confrontés à leur propre échec

Le Forum économique mondial de Davos, qui s’est tenu fin de semaine dernière, n’était pas placé sous le signe de l’enthousiasme ! « Davos année zéro », titrait Les Echos de lundi 1er février, pour un article dont le chapeau introductif donne le ton : « Pour son quarantième anniversaire, le Forum économique mondial de Davos a rangé ses certitudes au placard. Les 2 500 participants ont fait part de leurs espoirs, mais plus encore de leurs doutes. Et l'idée que ça ne peut plus continuer comme avant est revenue sans cesse. Au centre des débats : le rôle de la finance ».  

Les sous-titres sont à l’avenant : « Des banquiers tétanisés, Des hommes d’affaire incertains, Des Etats fragilisés, Des économistes déconfits, Une planète sous tension… ».
 
Si l’on ajoute à cela le constat d’une situation économique calamiteuse -« ce qui ressort du forum 2010 […], c'est un immense champ de ruines »-, « Davos 2010 » est une belle illustration de la déconfiture idéologique et politique de la classe dominante, confrontée à une crise économique dont elle est seule responsable mais qu’elle est incapable de maîtriser.
 
Et ce n’est pas le discours inaugural de Sarkozy qui a pu la rassurer…  Devant le gratin de la bourgeoisie et de ses grands serviteurs, jouant au dirigeant international de haute volée qu’il croit être, il a dénoncé l’irresponsabilité des banquiers, affirmé la nécessité de « changer le capitalisme », d’une « nouvelle régulation », d’un « nouveau Bretton-Woods »… S’il comptait sur cette manifestation de « courage politique » contre la finance pour mieux faire avaler, en France, son nouveau train de mesures de régression sociale et en amortir les conséquences sur les élections à venir, ça n’est peut-être pas gagné !
 
Quant aux banquiers, certains se seraient agacés de cette prestation… Non qu’ils craignent le moins du monde pour leurs intérêts immédiats, bien au contraire. Leur problème est que, du point de vue des solutions au problème qui les préoccupe réellement, « comment sortir de la crise » ou plutôt comment maintenir les profits, le discours de Sarkozy n’est que du vent !
 
C’est ce même discours qui est ressassé par l’ensemble des dirigeants politiques des grandes puissances depuis des mois, de sommets internationaux en G20, dans une répétition qui souligne que rien de ce qui y est annoncé à grand bruit, « régulation », « nouvelle gouvernance », ne se met en place.
 
Cette impuissance n’est pas le propre de Sarkozy, elle n’est pas due aux limites de l’individu, mais à une réalité qui lui échappe. Comme elle échappe à Obama. Une année après son élection, la liste des promesses non tenues par ce dernier s’allonge, entraînant une chute de popularité, et, en conséquence, pour la bourgeoisie américaine, une perte de confiance dans les capacités du président à mener sa politique. Contesté, Obama s’en prend à Wall Street, aux banques, avec des menaces d’autant plus « vigoureuses » qu’elles ne sont que verbales. La présentation du budget américain pour l’année à venir est une illustration de ce grand écart entre les actes et les paroles. On y trouve par exemple un nouveau plan pour l’emploi de 100 milliards de dollars, avec une prime de 5 000 dollars pour chaque embauche en entreprise, nouveau cadeau au patronat… en totale contradiction avec la prétention de réduire fortement le déficit public.
 
Dans un article des Echos intitulé « Etats-Unis : le double handicap du président », on lit : « Vous vous souvenez ? Barack Obama avait décidé le plafonnement à 500 000 dollars des rémunérations pour les patrons des entreprises sauvées par l’Etat. Qu’en est-il advenu ? Rien. Il avait annoncé une grande réforme de la supervision financière. Elle n’a pratiquement pas avancé. Celle de la santé est toujours en panne, comme celle sur le climat. Et les fortes promesses sur le découpage des banques, il y a huit jours, ne sont pas certaines de voir le jour. Pour le Budget, on peut avoir des doutes. C’est le visage d’une démocratie américaine bloquée ».
 
C’est le visage d’une crise politique profonde qui frappe la classe dirigeante, la grande bourgeoisie internationale dans son ensemble, et qui s’est exprimée à Davos. Le visage de l’échec des maîtres du monde qui prétendent ne « plus continuer comme avant »… mais pour faire pire.
 
La « sortie de crise » que certains voudraient nous faire voir dans la reprise des profits et l’activité fiévreuse des boursicoteurs n’est qu’un faux semblant. La crise engendrée par la mondialisation n’est pas une crise cyclique ordinaire, comme celles auxquelles le capitalisme est soumis régulièrement, et à travers lesquelles il se purge de ses contradictions.Au cours des dernières décennies, nous avons connu de nombreuses crises partielles, financières, ou économiques, comme celle des « nouvelles technologies » au début des années 2000.
 
La crise actuelle est d’une autre ampleur. Il s’agit d’une crise globale, qui touche l’ensemble des secteurs de l’économie, dans tous les pays, et s’enlise dans une récession chronique.
 
Les participants au sommet de Davos en sont conscients et savent bien que cette fois, il ne suffira pas, pour en sortir, d’attendre en comptant sur les caisses des Etats pour entretenir les profits… Ils sont conscients que la reprise des profits et des activités boursières s’accompagne de façon patente de l’aggravation de contradictions enchevêtrées qui minent l’ensemble de l’édifice économique international, accumulant les menaces, préparant de nouveaux effondrements.
 
Le financement de la pseudo-relance par les Etats a créé, et continue à creuser, un endettement abyssal des caisses publiques. Des Etats, comme la Grèce, l’Espagne, la Lettonie sont au bord du gouffre. Mais certains économistes ajoutent à la liste le Royaume-Uni, le Japon, les Etats-Unis…
 
Les profits alimentent de nouvelles bulles spéculatives, dans l’immobilier, le change des monnaies, l’or, les matières premières… Les Bourses, dont la reprise soutenue depuis des mois pouvait laisser croire aux optimistes que la crise financière était passée, ont chuté de concert la semaine passée, et hier encore, à la suite de Wall Street qui avait elle-même trébuché sur de « mauvais résultats » américains... Une autre crainte vient de la surchauffe de l’économie chinoise, dont la croissance est repartie à la hausse alors que les débouchés pour ses marchandises restent plombés par les conséquences sociales de la crise.
 
Du côté de l’« économie réelle », le moral des patrons remonterait, du fait d’une reprise des commandes… Mais on nous dit en même temps, à Davos : « ne nous leurrons pas. L'Europe ne va pas créer beaucoup d'emplois dans les cinq ans qui viennent ». Et de fait, les annonces de fermetures continuent, comme celle de la raffinerie Total de Dunkerque, reportée à après les élections régionales et qui menace de jeter à la rue 370 salariés. L’envolée des profits ne se traduit nullement par la reprise des investissements. Seuls les pays d’Asie et surtout la Chine continuent de tirer l’économie mondiale.
 
Comme le dit si joliment un conseiller d’Obama, « il y a une croissance statistique, mais il y a une récession humaine »… Cette « récession humaine » est le produit d’un chômage chaque jour aggravé par de nouveaux licenciements, par les reculs sociaux orchestrés par les gouvernements. Du point de vue de ses conséquences sociales dramatiques, du point de vue des classes laborieuses, cette « récession humaine » est insupportable et ne peut que provoquer la contestation politique et sociale, la révolte.
 
Cette aggravation du chômage alors que les profits ont largement repris est l’expression la plus révoltante du parasitisme des classes dominantes qui n’accroissent les profits qu’en diminuant les investissements productifs, en licenciant, en faisant pression sur les salaires.
 
Mais si elle alimente grassement les profits immédiats des grands actionnaires, cette politique entretient, en diminuant de façon chronique la capacité du marché solvable international à absorber les marchandises produites, les bases d’une récession généralisée, autrement dit les fondements de la crise actuelle. Elle sape les perspectives de sortie de la crise.
 
Tout cela, les grands financiers, les grands actionnaires des multinationales, les gouvernants à leur botte le savent et le craignent. Davos en est une preuve. Mais ils n’en poursuivent pas moins une politique dont ils sont bien conscients qu’elle est une fuite en avant devant la faillite de leur système. Non pas, comme ils le prétendent, parce que la crise actuelle serait une fatalité, du fait de lois de l’économie auxquelles il serait impossible d’échapper. C’est à leur propre logique qu’ils ne peuvent échapper car aucun d’entre eux ne peut envisager de sacrifier ses propres privilèges, ses propres pouvoirs. Parce qu’il n’est pas question, pour eux, de s’attaquer aux racines mêmes de la crise : une économie basée sur leur propriété privée des moyens de production et d’échange, soumise aux lois du marché et de la concurrence, et dont les principaux bénéficiaires, une minorité d’aristocrates financiers parasitaires, ne connaissent qu’une loi, celle du profit maximum. Autrement dit, il n’est pas question, pour les représentants de la bourgeoisie, de remettre en cause ce qui fait qu’ils sont des bourgeois…
 
« Et si on Fermait la Bourse… », s’interroge Fréderic Lordon dans un article du Monde Diplomatique de ce mois, la qualifiant de « machine à fabriquer des fortunes ». Oui, une machine à fabriquer des fortunes au détriment de la collectivité comme l’ensemble du système financier. Ce serait une mesure de salubrité publique comme l’expropriation de la finance et la nationalisation des banques pour créer un organisme unique de crédit sous lecontrôle démocratique de la population. C’est une mesure d’urgence sociale que seule la population laborieuse pourra mettre en œuvre pour faire face à la faillite des classes dominantes et de leur politique aveugle.
 
Daniel Minvielle