49ème congrès de la CGT : une brèche s’ouvre pour une orientation de lutte de classe

Le « 4ème mandat de B. Thibault démarre dans l’incertitude » titrait les Echos en fin du 49ème congrès de la CGT. Sous l’effet de la crise qui déstabilise la direction et sa politique d’accompagnement du capitalisme, une brèche s’est ouverte à l’occasion du congrès où des militants ont exprimé leur volonté d’en découdre face au patronat et au gouvernement en défendant une orientation syndicale sur le terrain de la lutte de classe.
 
A la clôture du congrès, Thibault a tenté d’isoler l’opposition en déclarant « la CGT n’est pas une organisation qui peut fonctionner avec des écuries ou des tendances »… Tout en disant « comprendre les impatiences qui s'expriment (…) dans une situation de crise économique et sociale d'une profondeur inédite » pour donner le change aux critiques qui se sont largement entendues.
 
Mais de fait, ce congrès ouvre des possibilités nouvelles, en particulier celle de faire vivre la démocratie face à l’appareil déstabilisé par la crise.
 
Le ras-le-bol de la politique du dialogue social
 
Les luttes sans lendemain du premier semestre, laissant isolés les salariés qui se battaient contre les premiers plans de licenciements, ont créé un mécontentement profond. Sous le prétexte de maintenir « l’unité » avec l’ensemble des syndicats, la direction de la CGT n’a eu aucune politique pour construire une réelle convergence des luttes. Alors que patronat et gouvernement s’en prenaient au monde du travail pour faire payer leur crise, les directions des grandes confédérations ont refusé l’affrontement avec le pouvoir.
 
Sarkozy les en félicite, comme lors de son discours à Toulon début décembre : « Franchement, dans la crise patronat comme syndicats de salariés ont été responsables, crédibles, mesurés, la France peut être fière de son mouvement syndical et de ses organisations de chefs d'entreprises ». Quel éloge !
 
La presse s’est d’ailleurs fait l’écho des relations entre Sarkozy et Thibault, montrant comment le gouvernement a fait passer ses contre-réformes par la méthode du « dialogue social », en cherchant à instrumentaliser les directions syndicales, en particulier la CGT, pour paralyser et neutraliser la colère du monde du travail. Thibault s’est même senti obligé de s’en justifier en début de congrès en déclarant : « je ne suis pas frappé de sarkozisme aigu » !
 
Mais le mécontentement s’affiche de plus en plus face à cette politique. Lors de la manifestation du 22 octobre, le discours de Thibault a été accueilli avec des sifflets. La fédération de la Chimie a protesté contre la participation aux Etats généraux de l’Industrie en écrivant à la confédération que « la CGT ne doit pas se laisser instrumentaliser dans une manœuvre politicienne ». Les militants de la Caisse des dépôts ont initié un appel au congrès pour « un vrai débat libre, ouvert et démocratique » en revendiquant que tous les amendements soient débattus et votés ainsi que toutes les candidatures. Des amendements sur les luttes, des revendications offensives et chiffrées sur les salaires, les retraites, contre les licenciements ont été posés par des syndicats.
 
La candidature de Jean Pierre Delannoy, en osant poser le problème d’une autre orientation et donc d’une autre direction pour la porter, a contribué à lancer le débat sur la nécessité de faire vivre largement les idées de la lutte de classe pour organiser la riposte du monde du travail face à la crise.
 
Pour donner le change, Thibault a même déclaré dans la presse : « Nous sommes une organisation démocratique : cela veut dire assumer le débat. Et pour qu’il y ait débat, il faut qu’il y ait des positions différentes ».
 
Effectivement, la direction n’a pas pu empêcher le débat d’avoir lieu tout au long du congrès.
 
Malgré les verrouillages et les pressions, le débat s’impose
 
La critique de la politique de la confédération face aux luttes de cette année s’est faite entendre dès le débat sur le bilan d’activité. Pour Thibault, dans une interview au Figaro : « le premier semestre 2009 a été caractérisé par des journées de mobilisation exceptionnelles et par de nombreux conflits disparates. Nous avons ensuite buté sur un problème structurel : la faiblesse de l'implantation syndicale dans les entreprises ».
 
Alors que des luttes radicales se développaient en même temps que des journées avec des millions de salariés, la direction explique l’absence d’initiatives nationales conséquentes par… le manque de syndiqués voire même par l’absence de volonté des salariés de se battre ! Dans le texte d’orientation, il n’y a pas un mot de critique sur l’intersyndicale et la conduite des luttes de cette année. Le seul problème posé par la direction confédérale est celui de la syndicalisation et des réformes de structures.
 
Des militants sont intervenus pour souligner les décalages entre l’appareil et la révolte des salariés sur le terrain, qui s’est retrouvé dans la timidité de la plateforme commune de janvier. L’intervention d’Alexis Antoine de Molex appelant à la solidarité face à la répression des patrons et de l’Etat, avec les salariés de Freescale, d’EDF et de Continental, a été très applaudie… Même lorsqu’il interpelle la confédération sur son silence vis-à-vis des Conti en rajoutant : « j’ai l’impression parfois de faire parti d’une énorme machine où la bureaucratie gangrène son fonctionnement et son efficacité sur le terrain, là où les batailles se mènent ! ».
 
Jean-Pierre Delannoy est également intervenu dans ce débat sur quelle politique pour les luttes : « L’unité d’action doit se faire à partir des revendications des salariés et non dans la démarche consensuelle entre les Confédérations syndicales dans laquelle les salariés ne se retrouvent pas, ni dans le contenu ni dans la stratégie de luttes. 
 
Ce n’est pas d’une restructuration interne dont nous avons besoin pour développer les luttes et pour permettre une syndicalisation massive, mais d’une ligne offensive et clairement du côté de la lutte des classes ! » (Voir son intervention intégrale : http://cgt-luttedeclasse.org/spip.php?article41).
 
Le vote du rapport d’activité a exprimé une contestation réelle. Pour 71,3 %, contre 21 %, abstention 7,7 %, sachant que les votes officiels ne tiennent pas compte des abstentions et que les délégués étaient appelés à voter pour lorsque les syndicats qu’ils représentaient ne s’étaient pas exprimés (sans parler des quelques coups de fil aux délégués qui ne votaient pas dans la ligne…).
 
Conséquence du débat sur le bilan des luttes, la discussion sur les revendications a été également animée. Faut-il continuer de s’adapter et d’accompagner les reculs ou préparer les conditions pour une riposte d’ensemble, en affirmant la volonté légitime du monde du travail de ne pas payer la crise du système capitaliste ?
 
Des délégués ont ainsi critiqué cette nébuleuse du « nouveau statut du travail salarié », où la notion même de licenciement disparaît au nom d’hypothétiques « droits nouveaux » qui seraient maintenus pour le salarié qui quitterait son emploi. Tout cela va dans le sens de l’accompagnement de la crise du capitalisme, comme la récente proposition du Medef de la « mobilité professionnelle individuelle sécurisée »… permettant aux patrons de licencier sans aucune obligation si le salarié « accepte » de partir vers une autre entreprise.
 
Mais face à la crise, l’urgence est d’abord d’affirmer l’illégitimité de tous les licenciements et de réclamer leur interdiction. Comme l’ont dit plusieurs délégués, pourquoi ce nouveau statut alors qu’il faut défendre les statuts qui existent déjà : celui de la fonction publique en revendiquant la titularisation de tous les salariés travaillant dans le secteur public, celui du CDI dans le privé en exigeant la transformation de tous les contrats précaires en CDI.
 
De même sur les retraites, des militants ont combattu le texte d’orientation sur la « maison commune des retraites », surgie d’on ne sait où alors que le gouvernement s’apprête à lancer une offensive majeure contre les retraites avec le rapport du COR préconisant un système sans âge défini de départ. Des militants ont au contraire affirmé la légitimité des 37,5 annuités maximum de cotisation pour tous, avec une retraite à 60 ans maximum et à taux plein, pour être offensif et cesser d’accompagner les mauvais coups… pendant que Thibault expliquait dans le Monde :« Les 37,5 années de cotisation ce n'est plus la position de la CGT depuis deux congrès ».
 
Des délégués sont également intervenus sur la question de l’unité : si elle est indispensable pour imposer les revendications urgentes du monde du travail, de quelle unité avons-nous besoin ? Pas de celle du sommet basée sur le plus petit dénominateur commun, comme la plateforme commune de janvier 2009, mais une unité basée sur des revendications claires et offensives.
 
La volonté de réformes des structures de la CGT par la direction a suscitée également des interventions critiques. D’abord sur la question de la représentativité et de la position commune signée par la CGT, la CFDT et le Medef, qui met les plus petits syndicats dans une situation critique et qui va dans le sens de l’institutionnalisation des syndicats, renforçant la politique des patrons et de l’Etat sur le terrain du « dialogue social ». Mais des interventions ont aussi contesté la proposition de remettre en cause, dans le texte d’orientation, le syndicat comme structure de base sous prétexte que le syndicat dans les entreprises ne suffit plus, vu « l’éclatement du salariat ». Au contraire, beaucoup de camarades sont intervenus pour dire qu’il fallait aider les camarades dans les entreprises, renforcer les UL, comme outil de convergence des luttes.
 
Au final, le vote sur l’orientation a traduit lui aussi le mécontentement avec 73,25 % de pour, 20 % de contre et 6,7 % d’abstentions. Dans ce climat, Thibault a même du reculer en décommandant la venue de Chérèque qu’il ne voulait pas voir chahuté… Tout un symbole qui montre à quel point l’appareil a du mal à soumettre les militants à sa politique,
 
Faire vivre la démocratie dans la CGT
 
Le discours de clôture de Thibault était clair : « avec 77% des suffrages exprimés, notre bilan d'activité sur ces trois dernières années a été clairement validé. 77%, c'est un score très honorable pour une direction réputée être coupée de sa base ». Pour l’appareil, la majorité a tranché, le débat est clos… Mais l’affaire ne s’arrête pas là.
 
Le débat s’est imposé et il nous faut le continuer largement, démocratiquement, avec tous les militants et les travailleurs qui cherchent une politique pour riposter. Dans cette période de crise qui s’approfondit et qui déstabilise les appareils, il nous faut développer les idées de la lutte de classe, à partir des exigences et des besoins du monde du travail.
 
Lors de la réunion avec Jean Pierre Delannoy le mercredi soir, ressortait le constat d’une situation inédite dans la CGT qui offre des possibilités de regrouper les courants lutte de classe, de les élargir et de renforcer les réseaux. De ce point de vue, sa candidature a été un encouragement pour ceux qui voulaient contester la politique de la direction malgré la forte pression bureaucratique pour refuser de la mettre au vote alors qu’un congrès en a toute légitimité. Elle a contribué à souligner que les militantes et militants « lutte de classe » n’étaient pas de simple opposants à Thibault mais bien un courant défendant quotidiennement, dans la pratique, une autre orientation, la mettant en œuvre, cherchant à organiser les travailleurs sur les bases de la lutte et de la démocratie ouvrière.
 
La nécessité de se regrouper s’impose pour répondre aux besoins de la période, pas seulement pour les congrès, mais au quotidien, pour construire les convergences.
 
La convergence des luttes se construira à la base, en libérant les militants qui veulent en découdre du poids des appareils qui paralyse. En ce sens, le congrès ouvre une perspective, celle de faire vivre la démocratie la plus large, en s’adressant à la révolte et à la conscience de classe des exploités face à cette société capitaliste de plus en plus parasite.
 
Les travailleurs ne pourront se réapproprier leurs organisations syndicales qu’en faisant vivre la démocratie sans laquelle il n’est pas possible de contester le monopole de direction que s’octroie la bureaucratie.
 

Isabelle Larroquet, Alex Hourticq, Laurent Delage