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Une fièvre financière qui annonce une probable rechute

Depuis quelques jours, les résultats du troisième trimestre de nombreuses sociétés confirment l’évolution annoncée par ceux du trimestre précédent : pour une bonne partie d’entre-elles, les profits sont repartis à la hausse.
 
Les banques sont les premières bénéficiaires : d’après la presse, « les banques françaises sont dans le vert », « la Deutsche Bank a doublé ses bénéfices », ceux de la banque américaine JP Morgan « s’envolent »… Mais c’est aussi le cas de nombreuses grandes entreprises industrielles qui affichent des résultats « supérieurs aux prévisions ».
 
Cette envolée des profits est le produit direct des mesures prises par les Etats et les banques centrales dès le début de l’effondrement financier, les milliers de milliards d’argent public versés à la finance et au grand patronat, au prix d’un endettement massif des Etats.
 
Une facture payée de multiples façons par les travailleurs et la population.
 
Payée à travers les licenciements en cascade par lesquelles les entreprises se sont « ajustées » à la baisse des commandes consécutive à la récession et surtout veulent accroître leur compétitivité et leur rentabilité. Telle la société Caterpillar, fabriquant de matériel pour le BTP, qui, pour faire face à la chute de ses carnets de commande, a supprimé 25 000 emplois dans le monde dont 600 en France, et affiche pour ce trimestre 404 millions de dollars de profits, bien au dessus des « résultats escomptés »…
 
Payée également par la poursuite des attaques de l’Etat et du patronat sous prétexte d’« économiser » l’argent de l’Etat… pour mieux l’utiliser à soutenir les profits : suppression de postes de fonctionnaires, poursuite des attaques contre la protection sociale, la santé, les retraites… Une situation à laquelle s’ajouteront les conséquences de la forte augmentation des déficits publics, dont les Etats feront payer le remboursement aux populations par le biais de l’impôt et de la destruction des services publics.
 
Le résultat de cette guerre de classe est là : les profits s’envolent, et la spéculation reprend de plus belle, comme en atteste la hausse quasi continue des Bourses depuis plus de six mois. Bien que les Etats fassent mine de s’en offusquer et de prendre des mesures pour s’y opposer, les banques arrosent de nouveau leurs traders de bonus mirobolants, preuve s’il en fallait que la spéculation n’est pas le fait de quelques institutions financières irresponsables, mais bien de l’ensemble du système financier. La spéculation touche également de nouveau le pétrole, ainsi que les monnaies.
 
Tout repart donc comme avant, dans la folie d’une course aux profits qui, loin d’être le signe que la « sortie » est en vue, crée bien au contraire les conditions d’une nouvelle phase aiguë de la crise.
 
C’est pourquoi l’euphorie que pourrait susciter la reprise des affaires financières chez les responsables politiques et économiques est fortement tempérée par la crainte d’un nouvel effondrement financier. Crainte alimentée, entre-autres, par la baisse continue du dollar, la menace d’une crise monétaire internationale.
 
Depuis mars, le dollar a en effet baissé de 15 % par rapport à l’euro. On assiste de nouveau, après quelques mois de stabilité relative, à un mouvement de yoyo des monnaies, une instabilité qui perturbe les échanges internationaux. La hausse de l’euro par rapport au dollar a pour effet d’augmenter les prix à l’exportation des marchandises produites dans la zone euro par rapport à celles produites dans la zone dollar. Ce qui a fait dire à Guaino, conseiller spécial de Sarkozy, alors que l’euro atteignait, mercredi 21, le seuil de 1,5 dollar, que c’était « un désastre pour l'économie et l'industrie européennes ».
 
Sortant d’une réunion des ministres des finances européens, lundi 19, le patron de la BCE, Trichet, expliquait : « L'affirmation que la volatilité excessive et les mouvements désordonnés sur les marchés des changes sont emplis d'implications négatives pour la stabilité économique et financière fait partie de notre position commune […] Nous notons tous avec grande attention les déclarations des autorités américaines sur leur politique de dollar fort ». Derrière une formulation pour le moins ampoulée, Trichet n’a qu’un espoir : que les « autorités américaines » agissent pour que le dollar redevienne fort…
 
Un espoir qui a peu de chances d’être satisfait. Les monnaies comme l’euro et le dollar sont soumises aux caprices des marchés des changes, aux spéculations. Leur valeur, totalement déconnectée de la valeur réelle des marchandises qu’elles contribuent à échanger, dépend de l’intérêt qu’elles suscitent chez les spéculateurs qui cherchent à faire fructifier leurs capitaux sur les marchés monétaires. Actuellement, compte tenu du fait que les taux des prêts à court terme sont mieux rémunérés en Europe qu’aux Etats-Unis, le fait d’échanger des dollars contre des euros pour les placer dans des banques européennes permet de dégager des plus-values d’autant plus substantielles que les sommes investies à court terme sont importantes. Cette « attractivité » de l’euro crée une demande, qui agit à la hausse…
 
Bien sur, les autorités américaines auraient les moyens, du moins pour une part, de mettre un coup d’arrêt à la baisse de leur monnaie en jouant, par exemple, sur les taux de change.
 
Mais la faiblesse du dollar par rapport aux autres monnaies est une arme dans la guerre économique que se livrent les grandes multinationales américaines, chinoises et européennes. Des sociétés comme Airbus, ou Alsthom, lorsqu’elles interviennent sur des marchés de la zone dollar, voient le prix de leurs produits augmenter par rapport aux marchandises équivalentes produites aux USA (ou en Chine, dont la monnaie est indexée sur le dollar et baisse avec lui face à l’euro).
 
L’éditorial des Echos du 16 octobre, intitulé « La solitude de l’euro », résume la situation : « tout se passe comme si l'euro était la seule monnaie à supporter le poids de l'ajustement des déséqui­libres internationaux. […] Si l'Europe ne parvient pas à convaincre ses partenaires de rentrer dans un jeu coopératif sur les devises et donc sur la politique budgétaire, monétaire et financière, elle devra réagir. Ou accepter de laisser périr des pans entiers de son économie ».
 
L’exacerbation, avec la crise, de la concurrence entre les puissances économiques rend illusoire tout espoir de « rentrer dans un jeu coopératif ». Quant aux capacités de l’Europe à « réagir » pour mener une politique budgétaire capable de contrebalancer celle des Etats-Unis ou de la Chine, elles sont, elles aussi, fortement illusoires.
 
Les Etats-Unis, malgré une dette publique abyssale, sont encore en mesure, par leur puissance économique et militaire, de poursuivre leur politique de soutien monétaire à leur économie par la fuite en avant dans l’endettement. Quant à la Chine, ses excédents commerciaux lui assurent une richesse qui lui permet d’agir massivement sur le plan monétaire, pour les intérêts de ses propres capitalistes, en soutien aux USA.
 
Les pays industriels européens sont dans une situation bien différente. Fortement endettés, frappés à un déficit commercial qui a atteint 4 milliards d’euros en août, les pays de la zone euro n’ont ni les moyens politiques, ni les moyens financiers de s’opposer aux politiques monétaires des USA ou de la Chine. D’autant que l’ « union européenne » est minée par de multiples contradictions internes, la concurrence commerciale que se livrent les pays les plus riches, la disparité des richesses tout comme celle des droits entre les pays les plus riches et les plus pauvres.
 
Mais dans ce combat que se livrent les grandes puissances par politique monétaire interposée, les conséquences risquent fort de ne pas se limiter à la seule destruction de « pans entiers de l’économie européenne » : l’accumulation des déficits, la course à l’endettement prépare le risque d’un krach obligataire.
 
Le déficit accumulé par les anciens pays industrialisés, principalement les Etats-Unis, l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, est couvert par l’endettement des Etats qui financent leurs dépenses en émettant des obligations. Ces obligations, titres financiers de la dette publique, assurent des revenus garantis à leurs détenteurs… tant que les Etats sont en mesure de les rembourser. Que la confiance des détenteurs d’obligations dans la capacité des Etats à assurer le remboursement de leur dette vienne à tomber, et c’est le marché des obligations lui-même qui s’effondrera. Avec le risque, pour certains Etats, même de grandes puissances, de se retrouver en grandes difficultés voire en faillite.
 
***
 
Gouvernements et dirigeants économiques ont réussi, par l’injection de milliards dans le système financier, à redonner un élan aux profits. Mais cette « reprise », qui est lourdement payée par les travailleurs et les populations, continue à accumuler les mêmes contradictions qui ont conduit à la crise, y ajoutant le risque d’une crise monétaire majeure.
 
La crise que nous sommes en train de subir, la rechute qu’ils sont en train de préparer, n’ont rien d’une fatalité. Ce ne sont pas les conséquences de lois économiques immanentes auxquelles personne ne pourrait échapper. Ce sont les conséquences d’une politique de classe qui n’a pas d’autre souci que d’assurer les profits immédiats, quelles qu’en soient les conséquences. Et l’incapacité des capitalistes à sortir de la crise globale dans laquelle ils ont plongé la société est la claire expression de sa faillite.
 
Sortir de la crise suppose de rompre avec cette logique, et nous seuls, les travailleurs, la population, en avons réellement les moyens. En refusant de payer leur crise, par l’exigence que soit mis fin aux licenciements en cascade, que le travail soit partagé entre tous, avec des salaires permettant de vivre décemment. En contestant le pouvoir de la minorité de parasites financiers et de leurs amis au gouvernement de mettre en coupe réglée l’ensemble de l’économie. Autrement dit en nous unissant pour les exproprier et établir notre contrôle démocratique sur la finance, la production et les échanges.
 
Daniel Minvielle