Les 90 ans du PC chinois : du communisme au national-libéralisme sauvage en passant par l’imposture maoïste

Le 1er juillet dernier, le Parti communiste chinois, 80 millions de membres, des centaines de milliers de cadres, autocélébrait ses 90 ans. Superproductions cinématographiques, monuments géants, défilés militaires… les cérémonies reflétaient bien la nature de ce parti : un appendice de l’Etat, une monstrueuse machine nationale de domination contre les classes populaires, clé de voute d’un système de plus en plus travaillé par ses contradictions. De communiste qu’il était à sa naissance et pendant les années 1920, il est devenu, sous les habits neufs du maoïsme, le parti d’un nationalisme radical, pour finalement servir d’instrument au libéralisme sauvage.

Malgré l’autosatisfaction des dirigeants, un grand quotidien de Canton titrait : « Ne laissons pas les fleurs fraîches et les applaudissements noyer les opinions du peuple ; ne laissons pas les réussites statistiques déguiser les problèmes réels ». Et ils sont nombreux, car la croissance du PIB se paie au prix de la misère et de l’absence de liberté pour l’immense majorité de la population qui a vu ses conditions de vie bouleversées par un immense processus de prolétarisation. La classe ouvrière qui compte environ 450 millions de salariés s’est grossie en trente ans de 150 à 200 millions de « travailleurs migrants », nouvelle classe ouvrière sans droits, surexploitée dans l’industrie, la construction, la domesticité chez les nouveaux riches.Depuis une décennie, les explosions de colère se multiplient, et le pouvoir les craint, réprime à tout va, verrouille de plus en plus « la grande muraille virtuelle », la censure d’internet, pour éviter notamment que les informations sur les révolutions dans le monde arabe ne circulent trop.Les « chansons rouges » et les discours patriotiques dissimulent désormais bien mal le règne du capital.

Alors en Chine aussi, la lutte des classes trace son chemin, aujourd’hui pour des droits immédiats, ce qui représente potentiellement une remise en cause du pouvoir en place, demain vers une nouvelle révolution…

Le capitalisme chinois, une des pièces maitresses de la mondialisation
Crise de l’euro, endettement des Etats, cours des matières premières, délocalisations, investissements en Afrique, production industrielle et agricole, crise écologique… il n’y a pas une seule question économique actuelle qui ne renvoie à la place de l’économie chinoise, « l’atelier du monde », entièrement intégrée dans la mondialisation.
Cette place -la Chine est devenue la 2ème puissance industrielle mondiale- a été obtenue en offrant aux multinationales de la planète les meilleures conditions pour exploiter un prolétariat chinois massif, mal payé, et durement encadré, au moment même où le capitalisme mondial cherchait une solution à la chute du taux de profit du début des années 1970.
Ainsi, fin 70-début 80, en même temps que les Etats les plus riches prenaient les premières mesures libéralisant la spéculation et la circulation des capitaux, ouvrant l’ère de la mondialisation, l’Etat chinois, au nom de la « démaoïsation » menée par Deng Xiaoping, accélérait l’ouverture du pays au capital international, avec les Zones Economiques Spéciales. Cette politique contre les travailleurs s’est intensifiée pendant trois décennies, en même temps qu’elle arrachait des dizaines de millions de paysans à leurs campagnes en les transformant en prolétaires. Tout a été bon pour offrir un maximum de plus-value aux capitaux chinois et internationaux : multiplication des co-entreprises, casse du droit du travail (autorisation des licenciements, création d’une catégorie de Chinois sans-papiers et sans droits), fin du « bol de riz de fer » (un mythe maoïste qui garantissait à une partie des salariés un emploi à vie ainsi qu’un certain nombre de droits sociaux), diminution du nombre d’entreprises et d’emplois publics au profit du privé, interdiction des syndicats indépendants, etc.
L’acteur de cette politique « libérale » a été l’Etat, le Parti dit communiste, répondant aux besoins du capital qui dans le cadre de la division internationale du travail recherchait partout dans le Tiers monde une main d’œuvre bon marché, ce à quoi l’Etat chinois pouvait ajouter des garanties d’ordre, d’organisation, de qualité, etc. Le PCC a répondu d’autant mieux à ce besoin qu’il est en réalité un gigantesque réseau de pouvoir, certains cadres disent un « rotary club », un entre soi de la classe dominante où se côtoient les plus hautes sphères de l’administration et de l’armée, avec celles du secteur privé et de la finance.
Une révolution nationale
Et cette évolution n’est pas entrée fondamentalement en contradiction avec le régime mis en place par la révolution de 1949. Elle en est même l’aboutissement logique… La révolution de 49 n’avait rien de communiste. Si la paysannerie en a fourni les masses combattantes, sa direction, le Parti communiste maoïste, prétendait incarner l’union du parti communiste, du prolétariat, de la paysannerie, des intellectuels… et de la bourgeoisie patriotique, union symbolisée par les cinq étoiles du drapeau chinois. Et cela pour œuvrer au développement national de la Chine, à son unification pour la hisser au rang de grande puissance.
En 1949, le parti de Mao avait totalement rompu avec la politique qui avait prévalu à sa fondation, en juillet 1921, au cœur de la « concession » coloniale française de Shanghai. Alors, adhérant à la 3ème internationale, porté par la vague d’Octobre 17, il défendait la perspective de la prise de pouvoir par les ouvriers alliés à la paysannerie, une perspective d’émancipation internationale, le communisme… Staline, promoteur dès 1924 du « socialisme dans un seul pays », préoccupé par la consolidation de son propre pouvoir, celui d’une bureaucratie d’Etat, renia cette perspective démocratique, révolutionnaire, internationaliste. L’Internationale communiste fut soumise à la défense des intérêts de la bureaucratie et devint bien incapable d’offrir une perspective aux révoltes des ouvriers qui se multipliaient en Chine dans les années 1920, une perspective indépendante d’un mouvement nationaliste bourgeois né au début du XXème siècle. Staline, qui prétendait pouvoir utiliser les nationalistes de Tchang Kaï-chek en s’alliant avec eux, poussa le PCC dans leurs bras. Celui-ci, sans politique propre, capitula devant les nationalistes et leur laissa ainsi les mains libres pour écraser en 1927 la classe ouvrière, désarmée, alors qu’elle aurait pu être en mesure de prendre le pouvoir dans les plus grandes villes industrielles, comme Shanghai et Canton.
« Puisqu'il n'est déjà plus possible dans les villes de déclencher des révoltes, il faut transporter la lutte armée dans les campagnes. C'est là que doivent être les foyers du soulèvement, tandis que la ville doit être une force auxiliaire » décida le Comité central du PCC après l’échec de 1927. Contraints de se réfugier dans les campagnes, Mao et les dirigeants du PCC s’adaptèrent à la situation et firent du PCC un parti paysan, dont l’objectif n’était plus une révolution ouvrière communiste, mais une révolution nationale.
Quand de 1946 à 1949, suite à la guerre contre le Japon, se déclencha l’immense soulèvement de millions de paysans qui balaya Tchang Kaï-chek, la féodalité et les seigneurs de guerre, le Parti communiste fut porté à sa tête, lui qui n’avait ni capitulé devant le Japon, ni trahi les aspirations à l’indépendance nationale et au partage des terres. Le prolétariat qui ne s’était pas relevé de l’écrasement de 1927 ne fut appelé par le PCC qu’à jouer un rôle de soutien, sommé d’obéir aux impératifs maoïstes, à l’opposé d’une politique qui se construit dans la lutte des masses elles-mêmes. C’était le Parti qui décidait de tout et contrôlait tout, réussissant à canaliser la formidable insurrection des masses paysannes… tout en négociant des compromis avec l’Etat et l’armée en place, et avec la grande bourgeoisie qui put conserver une partie de ses titres de propriété, ou qui vit ses emprunts et ses entreprises rachetés à prix d’or par le nouveau pouvoir.
La folie des trois décennies qui suivirent, notamment le « Grand bond en avant » et la « Révolution culturelle », provoquant des dizaines de millions de victimes de famine et de répression, montre à quel point ce régime était celui d’une caste incontrôlée, dont le seul ciment était le pouvoir et un nationalisme radical voulant faire de la Chine une grande puissance. Les discours « rouges » se résumaient à une morale patriotique pour justifier la surexploitation, l’embrigadement des travailleurs et la répression. Le point culminant fut la « Révolution culturelle » qui étrangement fascina tant une partie de l’extrême-gauche anti-impérialiste, plus sensible aux discours volontaristes, moralistes et à la mobilisation violente d’une partie de la jeunesse orchestrée par l’Etat, qu’apte à saisir les conditions de la lutte de classe réelle. Ce vaste mouvement d’embrigadement des classes populaires, cette répression brutale n’avaient pourtant pas d’autre but que de mettre au pas la population, d’étouffer toute contestation au moment où des luttes éclataient contre ce pouvoir incapable de satisfaire les besoins essentiels.
Quand, à partir de la « démaoïsation », les dirigeants ont accéléré l’ouverture au capital international et encouragé les capitalistes chinois, cela n’a pas été une contre-révolution, mais la continuité d’un système où la bourgeoisie n’a jamais été évincée. Le nationalisme radical laissa la place au nationalisme libéral sauvage, provoquant l’enrichissement rapide d’une classe de patrons privés et de notables corrompus, tandis qu’une extrême pauvreté frappait des dizaines de millions d’habitants. Reste alors la démagogie nationaliste, s’appuyant sur la fierté de montrer au monde qu’en cinq décennies, la Chine est passée de la place de pays dominé à celle de grande puissance économique, cherchant à éblouir le monde comme au moment des JO de Pékin.
La lutte des classes prépare les transformations à venir
Mais la fierté nationale ne suffit à satisfaire ni les ventres vides, ni les aspirations à la liberté, à la démocratie. Un pouvoir national ne peut répondre en même temps aux exigences populaires et aux intérêts des capitalistes. Pendant toutes ces années, la lutte des classes populaires a continué face au pouvoir totalitaire. Les résistances, révoltes, grèves paysannes, celles des travailleurs migrants sans droits, comme celles des retraités, de la jeunesse et parfois des travailleurs plus favorisés des entreprises d’Etat, n’ont pas été arrêtées avec la répression de la place Tien an Men en 1989. Elles se multiplient depuis des années, même si la répression essaie de les étouffer, d’empêcher l’information de circuler, les organisations de résistances de se construire.
L’évolution des rapports de forces a déjà contraint le pouvoir à instaurer en 2004 des salaires minimums par région, revalorisés légalement tous les deux ans. L’an dernier, ces salaires ont été augmentés, sous la pression des grèves et des luttes (127 000 recensés officiellement en 2008) de 20% en moyenne dans presque toutes les régions (entre 65 et 130 euros mensuels). Ces luttes pour les augmentations sont largement absorbées par une inflation très forte (en un an, +14% pour les produits alimentaires, +57% pour la viande de porc) mais elles posent un problème pour les classes dominantes… car c’est bien la lutte de classes qui prend une nouvelle dimension.
A travers ces luttes, même si elles sont encore éparses et divisées aujourd’hui, la classe ouvrière exerce sa pression, mesure sa force, construit son unité, et commence à prendre le chemin de son émancipation contre ce pouvoir qui a usurpé le drapeau du communisme. La lutte pour les conditions de vie porte avec elle les exigences de liberté, de démocratie, et potentiellement celle d’un autre pouvoir, comme les peuples du monde arabe en font une nouvelle démonstration depuis plusieurs mois. C’est bien une nouvelle révolution qui se prépare aujourd’hui au cœur des grèves de la classe ouvrière chinoise.

François Minvielle