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5 Evolution et émergence des sociétés humaines

S’il est un point sur lequel la théorie de l’évolution de Darwin continue de susciter incompréhensions et polémiques, c’est la révolution qu’elle a provoqué dans notre vision de la place de l’homme dans la nature en montrant la continuité de l’émergence des sociétés humaines avec l’ensemble de l’évolution du monde vivant, en établissant le lien entre évolution biologique et histoire humaine.
 
La question de l’origine des sociétés humaines, sa place dans la théorie de l’évolution, est un problème fondamental pour tous ceux qui se posent la question de comprendre la société, son histoire, pour pouvoir agir consciemment en son sein. Darwin a été caricaturé et attaqué parce que sa théorie bouscule bien des préjugés, notamment ceux qui consistent à voir dans l’homme un être à part, devant dominer la nature. Ce sont ces préjugés qui, coupant ainsi l’homme de sa filiation naturelle, l’empêchent de se penser lui-même et servent de base à toutes les justifications des hiérarchies sociales, des divisions en classes dominantes et dominées, qu’elles s’appuient sur des dogmes religieux ou sur une morale bien pensante.
 
C’est d’ailleurs au nom de ce type de préjugés sociaux que de soi-disant défenseurs de la théorie de l’évolution ont prétendu retrouver dans la société capitaliste l’aboutissement d’une loi naturelle de l’évolution reposant sur « la loi du plus fort », ce que Darwin n’a jamais défendu. Ce sont ces caricatures de la théorie de Darwin qui ont pu servir de base à la justification des inégalités sociales, du racisme, voire de conceptions eugénistes.
 
La question des origines de l’homme nous ramène à la question de ce qui distingue réellement l’homme des animaux. Les religions trouvent un ultime rempart dans la difficulté des hommes à penser leur vraie nature, leur continuité et leur particularité avec le reste du monde animal. Elles ont toujours opposé à la continuité défendue par Darwin le préjugé d’une différence fondamentale entre l’homme de l’animal. L’évolution du monde animal, d’accord ! Mais les hommes restent à part ! La pensée abstraite, l’intelligence, la « morale », bref tout ce que la religion résume dans le terme fourre-tout d’« âme », serait l’ultime trace du petit coup de pouce de Dieu pour faire de l’homme un être unique.
 
Conscient du caractère fondamental et donc d’autant plus brûlant de la question, Darwin l’a d’abord laissé de côté, se consacrant à étayer sa conception matérialiste de l’évolution. Ainsi dans « L’origine des espèces » la question n’est qu’évoquée dans la conclusion où, parlant des perspectives d’études qu’ouvre sa théorie, il précise qu’il s’agira de faire « une vive lumière sur l’origine de l’homme et sur son histoire ».
 
Il attendra onze années avant de publier sur ce sujet deux livres « La filiation de l’homme et la sélection sexuelle » en 1871, puis en 1872 « L’expression des émotions chez l’homme et les animaux ». Onze années employées à accumuler de nouveaux faits, de nouvelles preuves pour défendre « L’origine des espèces » contre ses détracteurs, mais aussi pour passer tout le règne animal en revue afin d’y intégrer l’homme et mettre l’émergence des sociétés humaines en perspective avec l’évolution du monde vivant.
 
Darwin a inscrit l’apparition de la société humaine avec ses particularités culturelles dans la continuité de l’évolution du monde vivant, contribuant à bouleverser la façon dont les hommes pensent leur place dans le monde. Conscient des remises en cause qu’impliquait son travail, il écrivait : « La principale conclusion à laquelle je suis parvenu dans cet ouvrage, à savoir que l’homme descend de quelque forme d’organisation inférieure, sera, je regrette de le penser, hautement déplaisante pour beaucoup ».
 
 
Quand de prétendus « défenseurs » de l’évolution y voient la justification de l’ordre social…
 
En effet tellement déplaisante que les préjugés sociaux se sont rapidement attaqué à la théorie de Darwin pour la caricaturer et l’accommoder à leur propre « compréhension » des origines…
 
Ces déformations de la théorie de Darwin ne sont pas une simple incompréhension d’une nouvelle théorie scientifique. Elles font partie du combat d’idées qui a accompagné, au milieu du XIXème siècle, la révolution industrielle et la montée en puissance d’une nouvelle classe dominante, la bourgeoisie. Pour les défenseurs du nouvel ordre social en train de se mettre en place, il s’agissait d’en justifier les fondements à la fois contre les anciennes classes attachées à leurs privilèges, mais aussi contre ceux qui dénonçaient le développement des inégalités sociales accompagnant l’industrialisation capitaliste. L’idéologie de cette nouvelle classe reposait sur un libéralisme total au sens de laisser faire les lois du marché, les lois de la libre concurrence, bref la loi du plus fort. D’où la remise en cause de la morale religieuse de la classe des grands propriétaires fonciers vivant de leur rente, mais d’où aussi l’hostilité aux mesures sociales visant à limiter la misère comme aux luttes ouvrières naissantes.
 
Herbert Spencer, un des défenseurs les plus radicaux de ce libéralisme, a voulu en donner un fondement philosophique reposant sur « une loi d’évolution », applicable pour lui de la matière jusqu’aux hommes et à la société. Et c’est sous la forme de cet évolutionnisme de Spencer reposant sur la lutte individuelle, sur la survie du plus apte bientôt reformulée en « la survie du plus fort, du meilleur », que les milieux de la bourgeoisie ont accepté l’idée d’évolution. Une telle conception n’avait plus grand-chose à voir avec la théorie scientifique de Darwin. Pour les défenseurs du capitalisme de libre concurrence, peu importaient les approximations scientifiques, ils voulaient surtout une machine de guerre contre l’idéologie des anciennes classes dominantes et une justification de la domination de classe de la bourgeoisie et donc de toutes les inégalités sociales engendrées par le capitalisme.
 
C’est cette théorie philosophique de Spencer qui a très vite était surnommé « darwinisme social » alors qu’elle était en opposition sur bien des points avec la théorie de Darwin. D’ailleurs, pour Darwin, les généralisations « philosophiques » à l’emporte-pièce de Spencer étaient totalement opposées à sa propre méthode matérialiste reposant sur une patiente et méticuleuse étude scientifique. Il précisait que les conclusions de Spencer ne l’avaient jamais convaincu et que surtout cela n’avait « aucun usage strictement scientifique ».
 
Sur le fond Spencer ne faisait que détourner une théorie scientifique révolutionnaire pour justifier la morale bourgeoise la plus individualiste et étroite. « Les riches sont riches parce que ce sont les meilleurs et les plus forts… c’est une loi de la nature ! ». Comme le faisait remarquer Plékhanov : « (…) Les écrivains bourgeois qui invoquent Darwin recommandent en réalité à leurs lecteurs, non point les méthodes scientifiques de l’auteur, mais les instincts bestiaux des animaux dont il a traité. Si Marx se rapproche de Darwin, eux se rapprochent des bêtes qu’a étudiées Darwin. » [1]. Spencer prétendait justifier la concurrence, la loi du plus fort régnant dans la société capitaliste, en y voyant une loi de la nature, et très cyniquement, il en tirait la conclusion qu’il ne fallait pas chercher à limiter les inégalités sociales et donc qu’il fallait abandonner toute forme de loi en faveur des plus pauvres, toute forme de protection sociale.
 
Sous diverses formes, de tels détournements de la théorie de l’évolution appliquée aux sociétés humaines ont toujours accompagné les offensives des défenseurs du libéralisme. Ainsi, dans les années 1980, des scientifiques, à partir de l’étude des comportements sociaux des insectes, on élaboré une nouvelle théorie : la sociobiologie. Là aussi, en se revendiquant de Darwin, il s’agissait d’expliquer les comportements individuels d’animaux sociaux à partir d’une détermination génétique, héréditaire. Et très vite certains, avec bien peu de rigueur scientifique, sont passés du comportement des fourmis à ceux des hommes en société, d’où la multiplication des découvertes fumeuses du gène de l’homosexualité, du gène de l’agressivité, du gène de l’intelligence… La soi-disant modernité des arguments scientifiques ne faisant que recouvrir la même vieille rengaine réactionnaire : si nos comportements sont déterminés par les lois de la nature, toutes les lois de protections sociales ne servent à rien, puisqu’elles vont à l’encontre de l’évolution… Ces « arguments scientifiques » arrivaient très à propos au moment où l’Etat américain commençait à réduire de façon radicale l’aide publique pour toute une série de programmes sociaux !
 
Un autre scientifique, Galton, cousin de Darwin, s’inquiétait quant à lui des conséquences de la solidarité sociale. Pour lui, si dans la société humaine les individus les plus faibles, malades, handicapés sont pris en charge, la sélection naturelle ne s’applique plus comme elle le ferait dans la nature. Et au lieu de s’en réjouir, il y voyait le risque d’une dégénérescence de l’espèce humaine, préconisant d’appliquer aux hommes une sélection artificielle pour rétablir les bienfaits biologiques de la sélection naturelle. A travers cette conception baptisée par Galton l’eugénisme, s’exprimait avant tout la peur sociale d’un éminent représentant de la bourgeoisie anglaise face au développement sans précédent de la misère et de la révolte qui accompagnaient la révolution industrielle. Galton voulait améliorer les lignées des grands hommes car il pensait que le « génie », et bien sûr en particulier celui de son milieu social, était héréditaire.
 
L’eugénisme, qui prône donc l’amélioration de l’espèce humaine par la sélection, a conduit à bien des monstruosités. Dès le début du XXème siècle des programmes de stérilisation sont mis en place aux Etats-Unis et appliqués dans une trentaine d’états américains jusque dans les années 50, comme dans plusieurs pays européens. Bien sûr, l’eugénisme a aussi servi de justification pour la politique raciste du régime nazi en Allemagne comme pour les lois de ségrégation aux Etats-Unis ou en Afrique du Sud.
 
Toutes ces idéologies, le « darwinisme social » comme l’eugénisme, qui prétendent reposer sur la théorie de l’évolution, n’ont d’autre fondement que les préjugés sociaux les plus étroits et d’autre but que la justification d’un ordre social inégalitaire, la justification de la violence contre les classes pauvres, contre les peuples.
 
Tout cela est bien loin de la théorie de l’évolution de Darwin auquel il fallut une forte indépendance d’esprit pour poursuivre son œuvre et poser en termes matérialistes la question des origines naturelles de la société humaine, de l’émergence de l’intelligence et de la culture.
 
L’émergence de la société humaine produit de l’évolution du monde vivant
 
C’est avec son livre de 1871, « La filiation de l’homme et la sélection sexuelle», que Darwin répond en s’en démarquant aux idées de ses soi-disant « défenseurs » Herbert Spencer ou son cousin Galton. Il y formule une conception naturaliste, matérialiste de l’homme, en complète continuité avec l’évolution du monde naturel.
 
D’abord il montre qu’il y a une continuité physique, anatomique, entre l’homme et les autres animaux, tant au niveau du squelette et de l’ensemble des organes que du développement embryonnaire, voire même des petites imperfections comme l’appendice ou les dents de sagesse : autant de faits qui traduisent une communauté de filiation, un ancêtre commun.
 
A cette époque, nombre de naturalistes, même partisans de l’évolution, partageaient le monde vivant en trois règnes : le règne végétal, le règne animal et l’homme, qu’ils maintenaient à part du fait de sa capacité à une pensée abstraite, du fait de son organisation sociale avec ses lois et institutions, ses religions et ses dogmes moraux…
 
Darwin montre que la continuité entre le monde animal et l’être humain s’applique tout autant aux caractéristiques physiques qu’aux facultés mentales, morales et sociales des hommes. L’essentiel de son livre et du suivant vise à intégrer dans le cadre de la théorie de l’évolution l’émergence des facultés intellectuelles de l’homme, telles que la curiosité, l’imitation, l’attention, la mémoire, l’imagination, la raison, l’abstraction, le langage et la conscience, bref tout ce a permis la mise en place d’une organisation sociale, cadre du développement de la technique et de la culture humaine. Car pour Darwin la différence entre l’esprit de l’homme et celui des animaux supérieurs, comme les grands singes, aussi grande qu’elle nous paraisse, n’est qu’une différence de degré et non de nature.
 
Darwin a voulu retrouver cette continuité qui relie les animaux les plus simples aux comportements limités aux êtres humains et leur vie sociale élaborée car reposant sur la conscience.
 
Pour cela il a passé en revue tout le règne animal pour étudier toute la variété des comportements animaux. Il a cherché les prémisses de comportements qui d’abord instinctifs ont pu devenir en se développant et en se complexifiant du fait de l’évolution, de plus en plus conscients et élaborés jusqu’à l’émergence de l’intelligence et de la pensée abstraite.
 
Il ne s’agit pas pour lui de ramener les comportements humains à des instincts animaux pour justifier la loi du plus fort, comme le faisait Spencer, mais de comprendre une histoire naturelle, une évolution des comportements qui d’instinctifs, individuels et rudimentaires, sont devenus des instincts sociaux entraînant des comportements plus élaborés, jusqu’à la société des hommes reposant sur des comportements sociaux conscients. Darwin rejette ainsi toute forme d’origine divine, mystique pour une prétendue âme humaine, il porte sur l’homme un regard de naturaliste, matérialiste, le seul qui puisse permettre d’aborder scientifiquement la question de l’origine des sociétés humaines.
 
L’altruisme, fondement de la vie sociale, un fait d’évolution et non une vertu
 
Cette recherche de l’origine naturelle des comportements humains conduit Darwin à compléter sa théorie. A côté de la sélection naturelle, favorisant les plus aptes, un autre type de sélection joue aussi un rôle dans l’évolution : la sélection sexuelle.
 
Darwin montre comment cette sélection sexuelle est à l’origine de la différenciation chez les animaux entre mâle et femelle, comment le fait que ce soient les femelles qui sélectionnent les mâles explique la diversité des comportements sexuels, des parades nuptiales, qui ne constituent que rarement un avantage en termes d’adaptation immédiate à l’environnement. Etudiant la multitude des comportements sexuels chez l’ensemble des animaux, des insectes, aux poissons, reptiles, oiseaux, jusqu’aux mammifères, Darwin y voit la base de l’émergence de l’altruisme qui se manifeste d’abord par la reconnaissance de l’autre sexe, puis par celle des petits, et enfin celle du groupe plus large que constitue l’espèce.
 
C’est l’émergence de cet altruisme qui est à la base d’instincts sociaux plus ou moins développés chez nombre d’espèces, et qui conduit à la mise en place de sociétés animales. L’évolution ne fait donc pas que sélectionner les individus les plus aptes mais aussi des comportements, des instincts, ce qui a permis l’émergence de réponses collectives, sociales. Et Darwin insiste sur le fait que ces instincts sociaux, du fait qu’ils constituent un avantage pour l’ensemble de l’espèce, sont plus durables, plus forts, que les instincts individualistes.
 
L’organisation sociale qui existe chez les animaux est donc un produit de l’évolution. Mais la particularité de l’espèce humaine, c’est qu’avec elle ces instincts sociaux se sont accompagnés du développement des facultés intellectuelles, du langage, de la pensée abstraite, et ont ainsi pu devenir la base de la conscience sociale et du sens moral. La civilisation humaine a émergé de l’évolution du vivant.
 
C’est cet aspect de la théorie de l’évolution de Darwin, qui a longtemps été mal comprise, que Patrick Tort a remise en lumière, dans les années 80, parlant à son propos de « l’effet réversif de l’évolution » qu’il résume ainsi « En termes simplifiés, la sélection naturelle sélectionne la civilisation qui s’oppose à la sélection naturelle » [2]. Il souligne ainsi, ce qui n’est contradictoire qu’en apparence : la société humaine, qui est le produit de l’évolution du vivant reposant sur la solidarité, le travail collectif, la culture, constitue un nouvel environnement pour l’homme d’où ont émergé d’autres lois que la sélection naturelle décrite par Darwin : les lois historiques découvertes par Marx.
 
Darwin a montré que la frontière illusoire entre l’homme et le monde animal est avant tout le reflet de la difficulté de l’homme à comprendre et accepter sa propre nature, donc à se penser lui-même, à reconstruire sa propre histoire au sein même du monde naturel et vivant.
 
Dans la continuité du bouleversement engendré par la parution de L’origine des espèces, il a été jusqu’au bout des conclusions de sa théorie en montrant que l’émergence des sociétés humaines s’inscrit pleinement dans l’évolution du vivant, et au-delà, de l’ensemble de l’univers. L’évolution de la matière a conduit à l’apparition de la vie qui a évolué en suivant ses propres lois jusqu’à l’homme, avec qui la matière prend conscience d’elle-même. Darwin a ainsi contribué à libérer les hommes de cette difficulté à se penser soi-même en établissant la continuité de l’évolution de la matière, du vivant, des sociétés humaines, la continuité entre évolution et histoire, entre nature et culture.
 
Le merveilleux du monde n’a nul besoin de mystère, il réside au contraire dans la prodigieuse aventure de l’évolution qui poursuit son œuvre…
 
Notes chapitre 5
[1] Plekhanov, Essai sur le développement de la conception moniste de l’histoire, 1895, Plekhanov sur le net : http://www.marxists.org/francais/plekhanov/works/1895/00/plekhanov_18950000_a.htm
[2] Patrick Tort, L’effet Darwin, Sélection naturelle et naissance de la civilisation, 2008, ed. Seuil